LE NANAR SE PORTE LARGE

Pour ce premier ZOOM du blog, prenons ensemble les chemins de traverse du mauvais goût plus ou moins assumé, de la réplique insipide, du cadrage malheureux et du jeu d’acteur amateur. Je veux parler du Nanar, style cinématographique à part entière, devenu une “institution” et un objet de culte, source d’analyses et de classements en tout genre. Voici une petite piqûre de rappel d’un courant à la fois décrié et adulé, et qui ne s’est jamais aussi bien porté !

 

LE NANAR, CET INCONNU

Comment, en quelques mots, définir ce qu’est un nanar au cinéma ? Parle-t-on de nanar pour évoquer un mauvais film ? Ça n’est pas aussi simple. Le journaliste et écrivain François Forestier, dans ses deux anthologies 101 NANARS et LE RETOUR DES 101 NANARS, évoque « un cinéma afflligeant mais hilarant ou désopilant ». De son côté, NANARLAND, référence ultime en matière d’encyclopédie du nanar, se définit comme « le site des mauvais films sympathiques ». Éprouvettes en mains et becs Bunzen de rigueur, combinons ensemble ces deux approches pertinentes et nous obtenons la définition idéale du nanar cinématographique : un mauvais film, certes, mais qui nous fait involontairement rire et pour lequel on éprouve une irresistible sympathie.

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LE GENDARME DE SAINT TROPEZ de Jean Girault, exemple type du sympathique nanar franchouillard, fut pourtant le plus gros succès en salles de l’année 1964 ! (© SNC)

Des exemples ? Prenons un film comme LE GENDARME DE ST TROPEZ, un des premiers succès de Louis De Funès et l’un des records absolus de la rediffusion télévisuelle. Sans jouer les bégueules de service, crachant sur la comédie décomplexée, ce premier opus d’une série à rallonge a pris un méchant coup de vieux : jeu « énoooorme » des acteurs, extrême simplicité du scénario, humour d’un autre temps… Pourtant, comment expliquer que ce gentil mauvais film nous fasse encore sourire, 50 ans plus tard ? Parcequ’il se déguste comme une madeleine, si chère à Marcel Proust ? C’est fort probable. Mais c’est aussi toute la différence avec un navet. LE GENDARME… a beau être un mauvais film, il se dégage de ses multiples visions un charme désuet qui, la plupart du temps, attise nos zygomatiques et provoque le sourire. Les répliques s’impriment sans effort, les scènes deviennent des incontournables… Le Nanar procure un plaisir légèrement coupable à celui qui le déguste. Car si le Navet provoque des hauts le cœur, le Nanar a le goût d’un plat non diététique dont on ne peut pourtant se passer. Et comme tout plat trop riche qui se respecte, le Nanar se consomme à petites doses pour ne pas provoquer l’écœurement.

Pour rester dans la parabole culinaire, quels sont alors les ingrédients d’un bon nanar ? Comme évoqué en introduction, prenez quelques répliques absurdes, un doublage hasardeux, des micros (et autres objets indésirables) dans le champ d’une caméra tenu avec les pieds, des acteurs épatants à force de jouer faux… et vous obtenez une certaine idée du nanar de compétition. Laissez le bouche-à-oreille faire son terrible effet indésiré et servez tiède !

 

LE NANAR SELON ED WOOD

Difficile de situer  des origines précises au nanar. On pourait tout aussi bien décréter que le genre existe depuis les débuts du cinéma. Mais un nanar se mesure souvent avec le temps. En 1980, les critiques américains Harry et Michael Medved s’intéressèrent aux productions d’un certain Edward Davis Wood Jr, dit Ed Wood, près de 30 ans après leurs sorties. Dans leurs essai THE GOLDEN TURKEY AWARDS, ils proclamèrent Ed Wood plus mauvais réalisateur de l’histoire du Cinéma. L’effet “boule de neige” fut immédiat et entraîna la redécouverte d’un cinéaste maudit.

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PLAN 9 FROM OUTER SPACE (1959) d’Ed Wood, mètre-étalon du nanar cosmique. Le décor en rideau de douche et l’ombre d’une perche micro ne trompent pas sur la marchandise. (© Distributors Corporation of America)

Plans approximatifs, effets spéciaux au rabais, mauvais raccords entre les plans… la liste des boulettes de films comme BRIDE OF THE MONSTER, GLEN OR GLENDA ou NIGHT OF THE GHOULS mit facilement Ed Wood sur le haut du podium des mauvais cinéastes. Le summum fut atteint avec le cultissime PLAN 9 FROM OUTER SPACE, ses soucoupes volantes à base d’enjoliveurs de Cadillac, sa cabine d’avion décoré d’un simple rideau de douche et son scénario de série Z (des extra-terrestres réveillent les morts pour envahir la Terre).

Mais la sincérité du réalisateur, son “énergie” et sa foi en ses… capacités attirèrent la sympathie d’un nouveau public, friands de bizarreries et de parcours hors-normes. On mis bientôt en place des nuits autour des films d’Ed Wood, on fit des analyses dans les universités de cinéma, on y trouva même un certain charme malgré des résultats plus qu’hasardeux. Et en 1994, Tim Burton lui consacra un superbe biopic, drôle et nostalgique, avec Johnny Depp et Martin Landau dans les rôles de Ed Wood et Bela Lugosi.

Ce “phénomène Ed Wood” déclencha fort probablement une nouvelle approche des mauvais films, entraînant dans son sillage la définition type du nanar comme évoqué plus haut mais aussi le terme même du film “culte”, soit une œuvre dont l’engouement et le succès viennent sur le tard. Et si certains films sont des nanars immédiats, les plus beaux fleurons du genre se dégustent avec le temps, comme des grands crus.

 

LE NANAR SERAIT-IL CONTAGIEUX ?

Personne n’est à l’abris d’un échec, au cinéma comme dans tout autre domaine artistique. Et si le 7ème Art n’est pas avare de navets, il faut bien reconnaître que le nanar s’y porte large lui aussi. Que l’on soit acteur ou réalisateur, toute carrière cinématographique comporte son lot de casseroles. L’erreur est humaine, même chez les cinéastes adulés. Et les débuts de carrière prometteurs ont parfois abouti à des voies de garage. Force est de constater que le nanar se propage à la vitesse d’un vilain rhume. Est-ce grave docteur ? Si certains se soignent et s’en sortent, d’autres collectionnent les virus. Après leurs heures de gloire dans les années 80 avec des films d’action bourrins, Chuck Norris, Jean-Claude Van Damme ou Steven Seagal ne sont jamais vraiment sortis du monde enchanté du nanar kitsch.

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Max Von Sydow est Ming dans le cultissime FLASH GORDON (1980). La coupe Kojack et habillé comme un resto chinois, il ne pouvait tourner qu’une prise à la fois… costume de 30 kg oblige ! (©Emi / Universal)

Certains acteurs dits « sérieux » ont quelquefois présenté les symptômes du nanar. Prenons un acteur de la trempe de Max Von Sydow. Si sa filmographie comporte des chef-d’œuvres comme LE 7ème SCEAU ou des classiques tels LES 3 JOURS DU CONDOR, sa participation au nanar plus ou moins assumé FLASH GORDON de Mike Hodges fait un peu tâche sur la moquette. Rien de bien grave, l’acteur a par la suite repris une trajectoire plus présentable, et il faut bien payer ses factures. Car à part l’appat du gaint ou un vice caché pour les frusques d’opérette, on ne voit pas trop ce qui a poussé le comédien fétiche d’Ingmar Bergman à jouer les Fu Manchu de pacotille… Le « so british » Michael Caine, brillant acteur britannique, s’est lui aussi fourvoyé dans de multiples nanars, comme le ridicule DENTS DE LA MER IV : LA REVANCHE, énième rejeton du classique de Spielberg dans lequel sir Michael jouait les dilettante en attendant son chèque et sa brochette au requin du barbecue de fin de tournage…

L’inévitable Alain Delon, inoubliable dans PLEIN SOLEIL, LE GUÉPARD ou MONSIEUR KLEIN, a plus d’un nanar dans son sac comme LE JOUR ET LA NUIT, unique réalisation de Bernard Henri-Lévy où il donnait la réplique à Arielle Dombasle du haut d’une montgolfière (non non, il n’y a aucun jeu de mots moisi, ni contrepétrie dans ce dernier mot). Ou comme AIRPORT 80 : CONCORDE où il comparait les cheveux de Sylvia « Emanuelle » Krystel a des frites (véridique), preuve de son talent de séducteur incomparable. De quoi vous transformer un ex-jeune loup prometteur en vrai vieux-beau aigri et raciste… Quant à George Clooney, bien avant de boire des litres de café expresso, il arborait une coupe mulet du plus bel effet dans LE RETOUR DES TOMATES TUEUSES, nanar assumé. Mais une fois sa carrière lancée avec URGENCES, il replongea de plus belle dans le nanar navrant avec BATMAN ET ROBIN de Joel Scumacher en 1997 qui fit beaucoup de mal à la franchise…

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Warren Beatty, Dustin Hoffmn, et Isabelle Adjani, égarés dans le désert maroccain pour le nanar ISHTAR (©Columbia Pictures)

Les actrices ne sont pas à la traîne  en ce qui concerne les nanars. Catherine Deneuve, star et icône du cinéma français, a elle aussi quelques erreurs de parcours comme ZIG-ZIG en 1974, aux côtés de la regrettée Bernadette Laffont… Isabelle Adjani, avant d’interpréter fièvreusement CAMILLE CLAUDEL, se fourvoya dans le nanar ISHTAR en 1987, flop historique aux côtés de Warren Beatty et Dustin Hoffman… ANNE PARILLAUD a cumulés les bluettes démodés comme L’HÔTEL DE LA PLAGE ou les kitscheries érotiques comme PATRICIA, UN VOYAGE VERS L’AMOUR avant de s’imposer dans NIKITA de Luc Besson, en 1989, puis de se faire très discrète au cinéma…

Quant aux cinéastes, si Jacques Demy est aujourd’hui considéré comme un réalisateur incontournable du cinéma français, nous offrant des classiques comme LES PARAPLUIES DE CHERBOURG, son PARKING, réinterprétation ratée du mythe d’Orphée en 1985 avec un Francis Huster ridicule en star pop / rock halluciné, est un maître-étalon du nanar. Ce qui n’empêche pas certains (dont votre serviteur) de trouver kitsch ses œuvres précédentes comme PEAU D’ÂNE  ou UN CHAMBRE EN VILLE… Le réalisateur anglais Peter Yates s’est fait connaître par des classiques du polar comme BULLIT ou KLUTE. Ça ne l’empêcha pas de tourner l’insipide KRULL en 1983, héroïc-fantasy tout en carton bouilli et permanentes Jean-Loup David… John Boorman a beau avoir des classiques comme DELIVRANCE, DUEL DANS LE PACIFIQUE ou LE POINT DE NON-RETOUR à son actif, cela ne l’a pas empêché de comettre ZARDOZ, pensum de science-fiction ringarde avec Sean Connery et Charlotte Rampling au casting… James Cameron, avant de devenir le réalisateur culte de TERMINATOR, TITANIC et AVATAR, fit des débuts peu engageants en 1981 dans PIRANHA 2 : LES TUEURS VOLANTS, une production italienne Z, suite du film de Joe Dante…

Bien sûr, il y a toujours des explications et des excuses à ces bévues plus ou moins voulues. Si les nanars de débuts de parcours se comprennent aisément, les fausses notes  en pleine gloire retombée s’expliquent par le besoin de travailler coute que coute. Contagieux le nanar ? Peut-être pas. Mais probablement inévitable et risqué pour qui ne sait pas s’en sortir.

 

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE UN NANAR…

Pour en finir avec cette approche du Nanar, des questions restent en suspens. Les films que l’on désigne comme des nanars le sont-ils réellement aux yeux de tous ? C’est probablement LA question la plus importante au sujet des mauvais films sympathiques. De la même façon que nous avons tous un avis critique personnel, lié à notre sensibilité, notre culture et nos goûts, tous les nanars n’en sont pas forcément aux yeux de tout le monde. STAR CRASH, sous ersatz italien de STAR WARS, avec Caroline « rhaaaaa » Munro et Christopher Plummer, est considéré par de nombreux fans comme un film culte de la SF 70’s. INVASION LOS ANGELES de John Carpenter, cinéaste hautement plus inspiré avec HALLOWEEN ou NEW YORK 1997, reste un film intouchable pour de nombreux adorateurs. Même si son pitch mordant et critique vis-à-vis de notre monde trop conformiste est indéniable (pour rappel, un homme découvre par le biais de lunettes spéciales que des extra-terrestres belliqueux ont pris possession des plus hauts postes de notre société…), l’indigence de son acteur principal (Roddy Piper, un ex-catcheur) et certaines scènes involontairement risibles (la fameuse scène de l’interminable bagarre entre les deux principaux protagonistes) donnent à penser que le film est aussi un pur nanar.

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“Ça, c’est pour Coco !”. Dans PEUR BLEUE de Renny Harlin, le rappeur Ll Cool J va se venger du gros requin qui a gobé son perroquet. Non mais ! (©Warner Bros)

Un nanar est-il forcément un film à petit budget ? Non, l’argent ne fait pas tout. S’il est évident qu’une production limitée entraîne souvent l’emploi d’acteurs de seconde zone, ou de techniciens amateurs, nous savons tous que le coût d’un produit ne veut pas forcément dire qu’il es de qualité. ARMAGEDDON de Michael Bay a beau être un blockbuster gonflé aux dollars, avec Bruce Willis et Ben Affleck au casting, on peut le voir comme un nanar cosmique. Rappelez-vous les inévitables couchers de soleil clippesques, l’absurdité du scénario (des experts en forage pétrolier envoyés dans l’espace pour détruire un énorme et méchant satellite) et les clichés à la pelle donnent une vision nanardesque du résultat. Autre exemple de gros budget avec PEUR BLEUE (1999) de Renny Harlin,  où des requins génétiquement modifiés attaquent les scientifiques d’une base située en pleine mer. Malgré un scénario digne d’un SHARKNADO 12 et des scènes hautement improbables mais délicieuses pour les zygomatiques, le film eut pourtant les honneurs d’une distribution internationale.

Certains nanars le deviennent-ils avec le temps ? Oui, c’est indéniable. La série ANGÉLIQUE avec Michèle Mercier, icône érotico-soft de la France sous De Gaulle, est devenu, 50 ans après, un summum de kitscherie très difficile à visionner de nos jours, malgré le culte, là aussi, que lui vouent les fans de la première heure. Certains petits polars français des années 8o ont difficilement franchi le cap de la trentaine. LA BALANCE, par exemple, succès surprise en 1982, auréolé de plusieurs Césars dont celui mérité du meilleur acteur pour Philippe Léotard, se voit aujourd’hui avec un œil critique et amusé devant le jeu outré des acteurs et les clichés d’une autre époque…

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Dans SHARKNADO, on découpe du requin volant à la tronçonneuse (©Asylum)

On ne peut pas ignorer malgré tout que de nombreux films sont des nanars dès leur sortie. Mais l’aspect involontairement ridicule d’un film ne se mesure-t-il pas avec le nombre des années ? Comme évoqué plus haut, tel un grand cru, le goût d’un nanar s’amplifie avec le temps. Aujourd’hui, des sociétés de production comme ASYLUM font leur business sur des nanars volontairement assumés et immédiatement consommables. L’incroyable succès des SHARKNADO 1 et 2, improbables mélange entre film-catastrophe et film de requins, directement produit pour la vidéo, démontre que le nanar est devenu un genre cinématographique à part entière, improbable mais bien réelle source de revenus. On est très loin de l’amateurisme touchant d’Ed Wood. Le Nanar, comme le Western, le film de Science-Fiction, la Rom-Com ou le Biopic, s’est imposé qu’on le veuille ou non. Cynisme de notre monde moderne où il n’y a pas de petit profit, surtout quand un budget dérisoire peut vous rapporter gros…

Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que le vrai nanar n’est pas un produit d’usine. Sa drolerie est involontaire et c’est bien ce qui le rend unique en son genre.

Image d’en-tête : Vampira dans PLAN 9 FROM OUTER SPACE (1959) d’Ed Wood.

LE BONUS

Un nanar, c’est aussi un doublage français qui tâche ! La preuve avec ce Top 5 Chuck Norris…

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. potzina dit :

    Cet article est excellent ! Il y a du nanar de compét’, ça fait bien plaisir 😀 En amatrice de nanars, je ne peux qu’aimer. Comme tu le dis si bien, le nanar de l’un est le film culte de l’autre et c’est ce qui fait aussi son charme !

    J'aime

    1. Merci Potzi 😉 Oui, le nanar des uns n’est pas forcément celui des autres. De la même façon que l’on va aimer ce que d’autres vont détester… Ravi que cela t’ait plu !

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