Revoir MOSQUITO COAST

L’histoire

Aux États-Unis, dans les années 80. Allie Fox (Harrison Ford), inventeur génial et érudit mais maniaque jusqu’à l’obsession, ne supporte plus son pays et ses excès. Sous le regard admiratif et inquiet de son fils ainé Charlie (River Phœnix), il déverse un jugement amer et rageur sur les travers de cette société de surconsommation qu’il rejette. Il décide un jour de partir pour la jungle du Honduras et emmène sa femme (Helen Mirren) et ses 4 enfants dans une quête éperdue d’un monde plus juste…

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L’homme qui voulut être le Dieu de la glace

Adapté d’un roman de Paul Théroux, MOSQUITO COAST est un projet que le réalisateur Peter Weir désirait adapter dès la sortie du livre. En 1984, il avait déjà effectué des repèrages dans l’espoir d’une version cinématographique, avec Jack Nicholson dans le rôle d’Allie Fox. Mais, faute de moyens, il dut abandonner le projet et se tourna vers la réalisation de WITNESS avec Harrison Ford. Succès commercial et artistique, ce polar chez les Hamish permit à Weir de revenir à MOSQUITO COAST, sur les bases d’un scénario de Paul Schrader (TAXI DRIVER, AMERICAN GIGOLO, RAGING BULL, MISHIMA…).

Remplaçant Nicholson dans le rôle d’Allie Fox, Harrison Ford, grand défenseur dans la lutte contre la déforestation, retrouva le réalisateur australien, un an après WITNESS. C’était aussi pour lui l’occasion de se démarquer des rôles « pesants » d’Indiana Jones et Han Solo, de s’investir dans un personnage plus complexe et de démontrer ses talents d’acteur dans un registre inédit pour lui jusqu’à ce jour.

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Pari gagné haut la main : l’acteur fétiche de Steven Spielberg et George Lucas y fait une composition remarquable et halluciné, offrant son évident capital sympathie à un caractère des plus troubles. Personnage ambigu, éternel révolté au discours à la fois universel (le rejet d’un monde absurde et inégal) et excessif, pétri d’humanisme mais au final très égoïste et destructeur, Allie Fox est certainement le rôle le plus complet d’Harrison Ford, lui donnant enfin l’occasion d’exprimer l’étendu de son jeu.

À travers le récit de son fils ainé Charlie (River Phœnix en voix off), le spectateur assiste à la descente aux enfers d’un homme en quête d’un innaccessible rêve, véritable Don Quichotte en lutte contre ses obsessions. Se prenant progressivement pour un Dieu, rejetant les affres du monde moderne mais les imposants à son nouvel univers à travers sa « démoniaque » machine à glace géante, Fox découvrira trop tard son erreur : en fuyant son pays et ses travers, il a cherché à fuir sa propre personnalité. Celle d’un occidental persuadé de son bon droit mais ne faisant que reproduire l’univers chaotique qu’il exècre.

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Dans un rôle quelque peu sacrifié, on pourra juste regretter que l’excellente Helen Mirren soit en retrait, tant l’interprétation toute en démesure de Ford domine le film. Mais MOSQUITO COAST s’axe surtout sur le duo-duel du père et du fils, subtilement incarné par River Phœenix. Tour à tour en adoration puis en rebellion devant ce père pas comme les autres, le jeune acteur prouvait, la même année que le superbe STAND BY ME, qu’il devenait un acteur indispensable et d’une grande sensibilité. Sa complicité évidente avec Harrison Ford (qui s’attacha à lui comme un père durant le tournage) lui donna l’occasion d’interpréter Indy adolescent dans INDIANA JONES ET LA DERNIÈRE CROISADE en 1989.

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Récit iniatique et d’aventure, conte moral et désenchanté, MOSQUITO COAST demeure d’une grande actualité, plus de 25 ans après sa sortie. Dans un monde actuel où les repères les plus justes s’effacent et où les vraies valeurs ne sont pas celles que l’on nous impose, le personnage d’Allie Fox ne peut que nous interpeller. Sans basculer dans sa folie destructrice, nous cherchons tous une façon de vivre nos vies en adéquation avec nos idées. Nous sommes tous en quête de vérité, de liberté et d’une certaine forme de sincérité qu’un retour à la nature devrait enfin nous apporter.

Le vent humaniste et écologique du film n’est certainement pas étranger à son metteur en scène. Avec des œuvres comme PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK, LA DERNIÈRE VAGUE, GALLIPOLI ou MASTER AND COMMANDER, Peter Weir a souvent cherché à évoquer les rapports complexes et indissociables de l’Homme et de la Nature. Ce besoin d’un retour aux sources trouve ici une conclusion amère et réaliste : revenir à l’essentiel demande à tout un chacun de s’adapter, et non pas de contraindre.

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À sa sortie, MOSQUITO COAST fut un échec commercial, probablement lié à un public en pleine confusion devant ce qu’il prit peut-être pour un nouvel épisode d’Indiana Jones. Le film ne fut curieusement pas mieux apprécié par la critique, peut-être désarçonnée pour les mêmes raisons…

Harrison Ford revint par la suite à des personnages plus conventionnels, avec des bonheurs variés, tout en s’orientant régulièrement vers des rôles plus complexes (FRANTIC, PRÉSUMÉ INNOCENT…). Si Helen Mirren s’est définitivement imposée comme une grande actrice avec des films comme THE PLEDGE, Mrs TINGLE ou THE QUEEN, River Phœnix disparut trop tôt, laissant un vide malgré de belles et nuancées interprétations dans À BOUT DE COURSE ou MY OWN PRIVATE IDAHO. Quant à Peter Weir, la consécration ultime vint 3 ans plus tard avec LE CERCLE DES POÈTES DISPARUS, nouveau succès et véritable phénomène de société qui révéla aussi l’immense talent du regretté Robin Williams.

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Œuvre quelque peu oubliée aujourd’hui dans les filmographies respectives de ses différents participants, MOSQUITO COAST est un beau film à découvrir ou à revoir. Encore un exemple démontrant que réflexion et dépaysement peuvent faire bon ménage au cinéma.

MOSQUITO COAST (1986) de Peter Weir
Avec Harrison Ford, Helen Mirren, River Phœnix, Conrad Roberts, Martha Plimpton, Andre Gregory…
Scénario : Paul Theroux et Paul Shrader. Musique : Maurice Jarre.

Crédits Photos : © Warner Bros.

BANDE-ANNONCE

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. potzina dit :

    J’applaudis à tout rompre devant cette très belle chronique ! On sent que tu aimes le film 🙂
    Je ne sais pas si tu te souviens mais on avait parlé ensemble du film sur Facebook il y a peu à l’occasion de la diffusion du docu sur River Phœnix par ARTE. Je suis contente qu’il soit diffusé lundi, je reviendrai te dire ce que j’en ai pensé.
    Bonne fin de week-end, bises ♥

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    1. Oui oui, je m’en souviens très bien. C’est assez triste de se dire que River Phœnix aurait pu faire une très belle carrière…

      Et sinon, grand merci pour tes applaudissements 😀
      J’aime beaucoup MOSQUITO COAST, c’est vrai. Je trouve qu’il mériterait d’être mieux considéré… On peut remercier ARTE de penser à le diffuser. C’est un film qui s’est fait rare. Il faut le voir ou le revoir !

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      1. potzina dit :

        Me revoilà ! 🙂 J’ai beaucoup aimé ce film et la compo de Ford est incroyable. Je ne m’attendais pas à tant de noirceur et à autant de désenchantement, j’en suis ressortie très émue.
        Merci pour la découverte Huggy !

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  2. Bien content que tu aies aimé le film ma Potzi !! C’est hélas vrai que le film est désenchanté… La fin n’est pas des plus optimiste, trop réaliste probablement, et c’est, entre autres choses, ce qui a probablement du déstabiliser le public, habitué de voir Harrison Ford en héros triomphant.

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