JAWS : 40ème anniversaire

Lorsque Potzina a lancé le thème du 3ème Ciné-Club de son Bric-à-Brac aux trésors, j’étais à la fois emballé et perplexe. « Un film tiré d’un roman », voilà un sujet riche en possibilités tant le cinéma, depuis ses origines, s’est souvent emparé d’écrits et d’écrivains célèbres. Oui mais que choisir parmi tant d’oeuvres cinématographiques et littéraires ? LES DENTS DE LA MER (JAWS en VO, utilisé pour la suite de ce billet pour des raisons pratiques) m’est apparu bientôt comme une évidence personnelle. Tout d’abord parce que le deuxième film de Steven Spielberg est l’un de mes films de chevet. Qu’il reste encore aujourd’hui une véritable leçon de cinéma, à suivre et à ne pas suivre pour de multiples raisons. Et parce que depuis sa sortie à l’été 1975, 40 années se sont (déjà) écoulées ! Prenez vos palmes, masque et tuba. Embarquons ensemble dans un plus gros bateau : 40 ans de JAWS, ça s’arrose !

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LE REQUIN, CET INCONNU

À l’origine du film, il y a un roman de Peter Benchley, journaliste américain qui, depuis 1964, a en tête un récit sur les requins. Cette année-là, l’auteur découvre un article de presse sur la pêche d’un gigantesque squale de plusieurs tonnes. Un autre fait divers, tristement célèbre aux États-Unis, sur des attaques de requins dans le New Jersey vers le début du XXème siècle, va influencer Benchley dans la conception de son récit. Que se passerait-il si un énorme requin blanc s’approchait dangereusement des côtes d’une station balnéaire pour en faire son garde-manger privilégié ?

Une dizaine d’années plus tard, Peter Benchley propose le sujet à un agent littéraire. Les premières pages qu’il lui transmet ne sont guère convaincantes. Conçu sur un ton curieusement léger pour ce qui s’apparente plutôt à un thriller horrifique, la première mouture de JAWS doit être remaniée. Benchley s’éxécute en minimisant les aspects trop humoristiques de son récit, et le roman est publié en 1974 aux éditions Doubleday.

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Peter Benchley, au dos de la couverture de la première édition de JAWS…

Rapidement, JAWS devient un véritable best-seller, régulièrement réédité et cumulant plus d’1 million de dollars de recettes rien que sur sa première année de publication. Gros succès des ventes en dépit de critiques générales peu flatteuses. Seul le squale, animal encore méconnu à l’époque, suscite l’intêret. De nombreux spécialistes, dont le célèbre Jacques-Yves Cousteau, attaqueront avec virulence ce récit présentant le requin comme un monstre sanguinaire et dangereux pour l’homme.

« Ce n’est pas de la grande littérature, mais on pourrait en tirer un bon film ». En tombant sur ces mots sortis d’un article paru dans le magazine Cosmopolitan, les producteurs David Brown et Richard Zanuck s’emparent au plus vite des droits cinématographiques du roman de Peter Benchley. L’adaptation est vendu aux studios Universal et sa réalisation est confiée à un metteur en scène débutant de 27 ans, Steven Spielberg. Loin de l’icône incontournable et puissante d’aujourd’hui, le jeune réalisateur est en contrat avec les studios. Considéré comme un investissement à moindre coût, il a derrière lui quelques épisodes de série tv (Columbo, Night Gallery…), un téléfilm au succès d’estime nommé DUEL et un 1er film, SUGARLAND EXPRESS, road-movie salué par la critique mais boudé par le public.

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David Brown, Steven Spielberg et Richard Zanuck dans les années 70.

PASSEPORT POUR LA GALÈRE

En cette période de pré-production, personne ne se doute que la réalisation de JAWS va devenir l’un des tournages les plus mouvementés et infernaux de l’histoire du 7ème art. D’une volonté commune à l’équipe du film, le scénario va prendre quelques distances avec le roman d’origine, tout en suivant sa trame initiale. Les remaniements essentiels vont concerner les personnages principaux afin de les rendre plus attachants. Steven Spielberg dira lui-même qu’il en souhaitait presque que les héros du livre de Peter Benchley soient tous dévorés par le requin tant ils lui paraissaient antipathiques !

C’est vrai qu’à la lecture du roman on a du mal à reconnaître les personnages du film. Le shérif Brody est, dans le récit de Benchley, un grand costaud bougon et mal dégrossi, originaire d’Amity. Sa femme, issue de la bourgeoisie new-yorkaise, y est décrite comme une femme au foyer, esseulée et incomprise. Toujours dans le roman, elle finira par avoir une liaison avec Matt Hooper, jeune expert océanographique plutôt arrogant. Enfin, Larry Vaughn, le maire d’Amity, s’entête à maintenir l’ouverture de la saison estivale en raison de son statut d’agent immobilier et de ses relations troubles avec la Mafia ! En oubliant ces élémentss inutiles, le film va se concentrer sur les terrifiantes attaques du requin et sa traque finale par le trio Brody / Quint / Hooper.

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Un extrait du story-board. Reste à trouver l’acteur idéal pour incarner la bête…

Benchley va donc adapter son récit pour une première mouture du scénario. Cette version sera remaniée par Howard Sackler, puis par Spielberg lui-même avant la version « définitive » de Carl Gottlieb. Tout est relatif : l’histoire sera quotidiennement retravaillée en fonction des alléas du tournage et des caprices d’un requin blanc de 7 à 8 mètres, sensé surgir hors de l’eau pour broyer un bateau de sa seule masse !

BRUCE PAS TRÈS PUISSANT

S’il y a bien une chose auquel ni Zanuck, ni Brown, ni Spielberg n’ont pensé, c’est la question du requin. Un squale ne s’apprivoise pas et il semble bien incongru de lui demander poliment de se soumettre aux exigences d’un metteur en scène de cinéma. Hors, dans JAWS… le requin est au centre du récit ! En ce milieu des années 70, pas question d’utiliser un ordinateur pour créer des images de synthèses. Il est donc décidé de suivre deux directions : l’une étant d’utiliser un faux requin animé à l’aide de câbles et l’autre de tourner quelques plans de véritables requins blancs.

Concepteur d’effets spéciaux mécaniques pour Disney avec, entre autres, la pieuvre géante de 20 000 LIEUES SOUS LES MERS, Robert A. Mattey est chargé de concevoir 3 modèles animatroniques grandeur nature pour simuler le prédateur. Les modèles achevés, on les teste sans réel problème… dans des bassins d’eau douce. Mais les ennuis commencent une fois en mer, au large de Martha’s Vineyard, l’ïle au large de cap Cod réputée pour être la résidence secondaire de la jet set américaine, et choisie pour simuler Amity. L’eau salée abîme largement les faux requins, grippant leurs rouages mécaniques et rongeant leurs structures de polyuréthane. Bloquant le tournage et obligeant constamment l’équipe à repenser le planning, la « star » de JAWS fait perdre à la production plusieurs centaines de milliers de dollars par jour. Elle sera vite surnommée « Bruce » du nom de l’avocat de Steven Spielberg… Le cinéaste reconnaîtra lui-même son « inconscience », ou ses excès de perfectionnisme, dans une interview. Pourquoi en effet ne pas avoir choisi une méthode plus accessible en tournant toutes les scènes maritimes dans un large bassin de studios ?

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Sur le tournage de JAWS, Bruce le requin fait risette à Steven Spielberg.

Parallèlement au tournage, une seconde équipe, menée par les photographes et documentaristes animaliers Ron et Valérie Taylor, part dans le sud de l’Australie pour filmer de véritables requins blancs. Sensées représenter les séquences finales où l’océanographe Matt Hooper descend dans une cage d’acier affronter le squale vorace, les scènes aquatiques vont être tournées avec une doublure de petite taille afin d’augmenter les dimensions des véritables requins, plus petits que leurs jumeaux de plastique.

Des mannequins en mousse sont un temps envisagés. Sans résultats probants. On s’en remet alors à l’acteur nain Carl Rizzo… Mais le petit homme envoyé par la production, s’avère un piètre nageur, effrayé (on le comprend) à l’idée d’être plongé dans l’eau froide durant des heures, entouré par de véritables prédateurs ! Au final, les Taylor réaliseront plusieurs plans assez saisisssants dont un qui changera le déroulé du scénario : au cours de la remontée d’une cage vide hors de l’eau, un « grand blanc » se coincera le nez dans une boucle du câble, devenant fou et arrachant la cage après s’être tortillé comme un beau diable ! Le requin finira par se dégager après que Ron Taylor, tétanisé par ce qui se déroule sous ses yeux, aura tout de même mis en boîte la scène spectaculaire.

PAS DE VACANCES AU BORD DE LA MER

Compte tenu du budget serré du film, il est décidé, pour le casting, d’engager de solides acteurs à la place de stars. Roy Scheider, repéré pour sa performance dans FRENCH CONNECTION, est finalement choisi pour le rôle de Martin Brody à la place de Charlton Heston (ouf !). Un choix judicieux tant le comédien s’avère crédible et attachant dans la peau de cet ex-flic de New York (un clin d’œil au film de Friedkin ?), courageux et intègre face à la couardise de la municipalité d’Amity, bien plus freiné par son aquaphobie que par la peur du requin.

Préféré à Lee Marvin et Sterling Hayden, l’irlandais Robert Shaw est sélectionné pour incarner Quint, le vieux loup de mer. Il a déjà tourné pour Brown et Zanuck dans L’ARNAQUE de George Roy Hill et a impressionné le jeune Spielberg dans BONS BAISERS DE RUSSIE où il était le double maléfique de 007.

Richard Dreyfuss est recommandé par George Lucas avec qui il vient de tourner AMERICAN GRAFFITI. Il est finalement choisi à la place de Jeff Bridges ou Jan-Michael Vincent (Supercopter) pour le rôle de Matt Hooper, le jeune océanographe.

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Robert Shaw, Roy Scheider et Richard Dreyfuss sont dans un bâteau…

Première à être validée pour le casting finale, Lorraine Gary est engagée pour incarner Ellen, l’épouse de Brody. Quant à Murray Hamilton, vu entre autres dans le rôle de Mr Robinson dans LE LAURÉAT, son interprétation toute en veulerie du détestable maire d’Amity, au blazer élégamment parsemé d’ancres marines, apporte un plus indéniable.

Pour une grande partie de la figuration ou de quelques rôles ne comportant que peu de dialogues, la population d’Edgartown à Martha’s Vineyard, où se déroule le tournage, est engagée… entraînant le mécontentement du syndicat des acteurs du Massachussets ! Bientôt, les syndicats des techniciens de New York et Boston, embauchés pour le film, ainsi que les syndicats des camionneurs, nécessaires au transport régulier de matériel sur Martha’s Vineyard, viennent compliquer eux aussi le tournage.

Outre les caprices du requin, les problèmes occasionnés par les scènes en mer ralentissent la production. Il faut plusieurs heures pour installer l’équipe sur l’eau. Et Spielberg tient absolument à ce que l’on ressente l’isolement des 3 hommes partis à la chasse au grand requin blanc : si un voilier passe au loin ou si la côte apparaît, impossible de tourner, il faut attendre !

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Face à Murray Hamilton, Scheider et Dreyfuss s’énervent : pourquoi mettre une veste aussi ringarde ?

UN MAL… POUR UN BIEN ?

Avec son tournage qui s’éternise et ses dépassements budgétaires, JAWS prend des allures de Titanic. Relayés par une presse friande de drames, les problèmes rencontrés par la production vont bientôt atteindre l’équilibre psychologique de l’équipe. D’un naturel positif et enthousiaste, Spielberg prend rapidement conscience de l’énorme défi auquel il doit faire face. Malgré le soutient de Zanuck, on lui rappelle sans cesse qu’il est « fini » dans le métier et qu’il peut dire adieu à son statut de jeune prodige. Des amis visionnaires, sans aucun doute…

Sur le plateau, les incidents techniques se multiplient… Les brusques changement climatiques poussent le directeur artistique Joe Alves et le chef opérateur Bill Butler à faire des miracles pour la synchronisation des plans… Les pannes constantes des requins mécaniques obligent finalement Spielberg à ruser. Ainsi, les séquences des barils jaunes, finalement très efficaces, vont suggérer la présence du squale, augmentant la peur dans l’imaginaire du spectateur. La suggestion constante, plutôt qu’un trop lourd processus descriptif comme dans le roman original de Peter Benchley, va jouer dans la réussite du film.

De même, on peut affirmer maintenant que le tournage en mer, en apparence guère judicieux, apporta un indéniable réalisme au film et contribue encore aujourd’hui à son succès.

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Robert Shaw, trop impliqué dans son rôle ?

Les longues journées à attendre pour la mise en boîte de quelques plans vont titiller la nervosité des acteurs. Agacé sans réelles raisons par son jeune partenaire, Robert Shaw va prendre en grippe Richard Dreyfuss, le poussant quotidiennement dans ses retranchements. Au final, l’opposition Quint / Hooper n’en paraîtra que plus crédible.

Plus tard, lors de la fameuse scène du monologue sur le drame de l’Indianapolis, Shaw sabordera le tournage en arrivant ivre sur le plateau. Rongé par le remord, il proposera à Spielberg de la recommencer et, après avoir remanié le texte écrit par John Milius, il livrera l’un des moments les plus forts du film.

Enfin, s’il est une réplique culte indissociable de JAWS, il s’agit bien sûr du fameux « Il nous faudrait un plus gros bateau » (« We gonna need a bigger boat » en VO) prononcé par Roy Scheider. On peut facilement imaginer que l’extrême lenteur du tournage aura favorisé la réécriture de certains dialogues, afin de paraître plus crédibles, voire à inviter les acteurs à improviser. Ce fut bien le cas lors de cette scène mythique où, après avoir vu pour la première fois le « grand blanc » sortir sa tête de l’eau pour engloutir les abats qu’il venait de déverser dans la mer, Brody / Scheider s’adresse ainsi à Quint / Shaw. Cette improvisation de génie deviendra d’ailleurs une expression du langage courant lorsqu’il s’agira d’évoquer une situation problématique avec ironie. N’est-elle pas d’ailleurs la phrase emblématique du film ?

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« We gonna need a bigger boat » : Roy Scheider va bientôt lancer son improvisation culte !

UN FILM MEILLEUR QUE LE ROMAN

Malgré un tournage apocalyptique, JAWS est devenu dès sa sortie le succès colossal que l’on connaît aujourd’hui. Remboursant très rapidement son budget de 12 millions de dollars (seule la moitié en était alloué au départ), il deviendra le 1er film à dépasser le cap historique des 100 millions de dollars. Considéré depuis comme le tout premier « blockbuster » de l’histoire du cinéma, il imposera la sortie estivale comme une règle pour les grosses productions à venir.

Cependant, le film de Steven Spielberg ne doit pas être considéré comme une vulgaire grosse machine de guerre. Au delà du carton au box-office, évident de prime abord, encore considéré à tort comme un simple film d’horreur pour teenagers, il y a surtout une œuvre plus proche dans son aventure humaine de MOBY DICK d’Herman Melville que de SHARKNADO !

JAWS s’impose sur des registres bien plus élevés que sa réussite commerciale. Il est d’abord une nouvelle preuve que rien n’est écrit, au cinéma comme dans tout. Qu’un tournage à priori impossible peut déboucher sur une œuvre brillante et qu’un film « grand public » peut aussi respecter les spectateurs sans les prendre pour des idiots.

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Scène surréaliste : Ingmar Bergman rend visite à Bruce sur le tournage du film !

JAWS est également l’un des rares cas de film supérieur au roman d’origine. J’entends d’ici les ricanements des cyniques. Bien sûr, Peter Benchley n’est pas Victor Hugo. Son 1er roman n’est pas vraiment un mauvais livre, il n’a d’autres prétentions que de divertir et tenir en haleine le lecteur. Mais c’est une évidence qu’il ne marque pas autant que le film. Un roman de gare, dira-t-on classiquement. Un livre de plage (enfin… c’est une image) que l’on parcourt distraitement entre deux siestes pour ne pas se prendre la tête.

Comme l’avait bien senti l’auteur de l’article de Cosmopolitan, JAWS est un sujet purement visuel. Là où Benchley s’est enlisé dans de lourdes descriptions, provoquant gêne et malaise, Spielberg fait monter l’angoisse et suggère plus qu’il ne montre. La récurrence du cinéaste à évoquer des gens ordinaires face à l’incroyable, les obligeant à se dépasser, provoque l’empathie et l’implication des spectateurs quand le romancier peine à rendre attachants ses personnages.

Supprimant ça et là quelques détails du livre sans réel intérêt (voir plus haut), Spielberg va définitivement emballer le public en modifiant complètement la fin du roman. Là où Benchley nous présente un final réaliste mais sans « saveur », avec le requin agonisant sous l’accumulation des coups de harpon et des coups de feu, le metteur en scène nous offre une fin… explosive, quoique peu crédible, mais tellement jubiltoire après deux heures de tension montante et pratiquement sans interruption. Doit-on y voir aussi une vengeance personnelle du réalisateur pour son maudit requin ? C’est bien probable…

Peter Benchley, qui s’était initialement opposé à cette fin, reconnaîtra son erreur et approuvera le choix spectaculaire du réalisateur. Finalement, ce qui est certain aujourd’hui, c’est que l’on parle plus du JAWS de Steven Spielberg que du JAWS de Peter Benchley.

UNE AFFICHE ET UNE BO MYTHIQUES

Il y a tant à dire sur JAWS, le film. Mais il y a deux points importants sur lesquels je tenais à revenir. L’affiche du film, tout d’abord, image incontournable de la culture populaire, maintes fois détournée mais si évocatrice du danger. L’illustrateur et peintre Roger Kastel en est l’auteur.

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De Paul Bacon pour la 1ère édition chez Doubleday à Rogel Kastel pour la réédition chez Bantam, puis pour l’affiche du film, la petite histoire d’une illustration mythique.

L’histoire de cette illustration s’est déroulée en plusieurs temps. Lors de la publication du roman chez Doubleday, une création de Paul Bacon, sur fond noir, fut choisie. Pour sa réédition chez Bantam, au format poche, une nouvelle illustration, plus réaliste et impressionnante, fut demandée à Roger Kastel. Se basant sur un modèle posant en atelier pour figurer Chrissie, la 1ère victime du squale, Kastel ira puiser son inspiration au Musée d’Histoire Naturelle du coin pour figurer le requin. L’illustrateur et peintre avait pris l’habitude d’y chercher ses références. Avec plusieurs photos de specimens « empaillés » en poche, et en y apportant quelques touches de férocité supplémentaires, Kastel réalisa une création qui le rendit mondialement célèbre. Son impact contribua tellement au succès du roman que la production du film demanda à utiliser le tableau pour illustrer l’affiche.

Parallèlement à l’affiche, la bande originale du film contribua grandement au succès de JAWS. John Williams, son compositeur, avait déjà travaillé avec Steven Spielberg sur son 1er film cinématographique SUGARLAND EXPRESS. Issu d’une formation classique et jazz, Williams n’était pas un débutant. On lui devait déjà les scores de films comme LES COW-BOYS ou LA TOUR INFERNALE et avait reçu un Oscar pour les arrangements musicaux de l’adaptation d’UN VIOLON SUR LE TOIT.

Lorsque Spielberg lui présente un premier montage de JAWS, Williams pense tout d’abord… à un film de Pirates ! C’est l’aspect aventureux du film qui lui vient de prime abord, pas son côté horrifique et angoissant. Il va pourtant revoir sa copie d’une manière surprenante.

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Steven Spielberg et John Williams

Lorsque le compositeur invite Spielberg pour lui faire écouter les premières notes du thème de JAWS, le jeune cinéaste pense tout d’abord à une plaisanterie ! Assis au piano, John Williams lui joue une simple composition binaire, montant crescendo dans son interprétation. L’idée du musicien est de se rapprocher, de façon minimaliste, des pulsations cardiaques du prédateur. De pouvoir figurer, d’une manière sonore et musicale, sa quête sous-marine à l’affut d’une proie éventuelle.

Spielberg est finalement emballé et reconnaîtra plus tard que la BO de John Williams pour JAWS contribua grandement au succès du film. On ne pourrait le contredire aujourd’hui. L’un des 3 Oscars attribué à JAWS revint d’ailleurs à Williams pour sa création, ainsi qu’un Golden Globe Award et un Grammy Award. Comme les violons stridents de Bernard Hermann pour le PSYCHOSE d’Alfred Hitchcock, le thème menaçant et évocateur de John Williams allait devenir indissociable de JAWS.

DE 1975 À 2015…

LES DENTS DE LA MER / JAWS tient une place particulière dans mes souvenirs de cinéphile. Impossible pour moi de le voir à sa sortie, sa distribution en France était accompagnée d’une interdiction aux moins de 13 ans (avant que celle-ci ne fut ramenée à 12 ans) et j’ai découvert pour la première fois le film à travers le récit que mon frère ainé en fit !

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Quand la presse de l’époque s’empare du phénomène…

Effrayé et fasciné par cette histoire, je m’étais juré de voir de mes propres yeux le film un jour ou l’autre… Le boum de la location vidéo et des cassettes VHS, au début des années 80, me permit de rattraper mon retard. Plus de 2H prenantes, scotché à mon fauteuil, à imprimer dans ma mémoire chaque plan, chaque réplique, bien au-delà d’une quelconque fascination puérile pour les aspects horrifiques du film. Juste un engouement pour ce film d’aventures réalisé par un tout jeune cinéaste encore inconnu. Pour le mémorable et attachant trio d’acteurs. Pour les répliques cultes.

J’étais impressionné par la façon dont Spielberg nous emmenait progressivement sur ces montagnes russes sans nous lâcher la main. Cette remarquable facilité de passer d’une émotion à l’autre, du cri d’angoisse au rire nerveux. De rendre réaliste chaque élément de l’histoire, du requin menaçant aux héros malgré eux en passant par cette petite communauté de bord de mer. Je suis toujours impressionné en revoyant le film aujourd’hui.

Plus tard, j’ai découvert le roman de Peter Benchley et ma déception fut à la hauteur de mon enthousiasme pour le film. D’habitude, je ressentais plutôt le contraire. Vous voyez probablement de quoi je veux parler, ce sentiment de « trahison » lorsque l’on s’emballe pour un livre et que l’on découvre avec déception l’interprétation qu’un cinéaste en à tiré. Pourtant, sans le roman de Benchley, point de film !

Du roman au film, Benchley et Spielberg ont puisé leur inspiration dans l’aventure traditionnelle. L’affrontement de Brody, Quint et Hooper contre le carcharodon carcharias évoque celui du Capitaine Hachab contre Moby Dick, la baleine blanche. Seul le metteur en scène en a compris les clés du succès : mettre en avant le facteur humain du récit.

JAWS tient toujours une place importante dans la culture populaire. On peut parler de « phénomène JAWS », avec son lot de conséquences positives et négatives.

Le film a imposé un réalisateur hors pair et a influencé quantités de cinéastes, graphistes et artistes. Il a hélas engendré 4 suites dont seul le deuxième opus (avec l’essentiel du casting mais sans Spielberg à la barre) se laisse regarder.

JAWS est un des derniers représentants d’un cinéma populaire de qualité. Mais son statut de « premier blockbuster » a inspiré des dizaines de copies au rabais, indignes malgré des effets spéciaux numériques.

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Steven Spielberg et Bruce le requin… de polyuréthane.

Enfin, et c’est devenu avec le temps l’un des aspects incontournables du phénomène JAWS, le roman et le film ont entraîné une impressionnante phobie des requins. Il s’avère hélas que l’Homme est une bien plus grave menace vis-à-vis des squales, malgré leur statut d’animaux sauvages encore méconnus. On sait aujourd’hui que seules 5 espèces de requins représentent un véritable danger pour l’être humain… sur plus de 465 espèces répertoriées !

Dans les interviews récentes qu’il a donné, Steven Spielberg avoue ne pas être fier d’avoir contribué à cette cabale. Peter Benchley lui-même, quelques années avant sa disparition en 2006, prendra la défense des requins, cherchant d’une certaine façon à s’amender d’avoir engendré une telle hystérie collective.

Cependant, on ne peut décemment pas leur mettre sur le dos cette peur ancestrale du requin. De tous temps, les hommes ont cultivé cette crainte du squale comme une peur de l’Inconnu… et d’une représentation du Mal. Qu’il s’agisse du livre ou du film, JAWS peut s’interpréter comme l’éternel lutte du bien contre le mal, d’un affrontement contre une entité diabolique et indestructible. Vu sous cet angle, les incohérences de l’histoire prennent une tournure (et une explication) fantastique indéniable : le Diable ne prend plus l’apparence d’un dragon, d’un vampire ou d’une créature des enfers… il devient un « monstre » réel et bien plus terrifiant.

Au-delà de certaines conséquences regrettables, JAWS a aussi engendré un intérêt sincère pour le requin, amenant les océanographes et autres experts à étudier et présenter d’une façon plus juste cet animal à la fois repoussant et fascinant, nécessaire à l’équilibre biologique sur Terre.

Quant au film, il demeure 40 ans plus tard un modèle inégalé. Pour l’avoir revu sur grand écran il y a quelques années, je peux vous affirmer que son « pouvoir » d’attraction ne s’est nullement altéré. La preuve qu’une réussite cinématographique est une curieuse alchimie de talents conjugués, entre ténacité, coup de poker et sincérité. Que la pire des traversée peut engendrer un voyage inoubliable. Spielberg dira, à ce propos, que « voir JAWS sur un écran est une expérience bien plus enthousiasmante que de le mettre en scène ». Aucun doute là-dessus, on le croit sur parole !

LES DENTS DE LA MER / JAWS (1975) de Steven Spielberg.
Avec Roy Scheider, Robert Shaw, Richard Dreyfuss, Lorraine Gary, Murray Hamilton…
Scénario : Carl Gottlieb, Peter Benchley et Howard Sackler d’après le roman de Peter Benchley.
Musique : John Williams.

Crédits photos : © Universal Pictures.

Cet article fait partie du 3ème Ciné Club du BRIC-À-BRAC DE POTZINA à découvrir en cliquant le lien !

BANDE-ANNONCE

CONSEILS & BONUS

Vous poursuivez votre lecture… et vous avez bien du mérite ! Mais face à un tel film, il est difficile de se retenir. Et vous pouvez croire qu’il m’a fallu « couper » dans ma chronique tant il y a matière à raconter sur JAWS ! Si je vous ai donné l’envie de revoir ce petit bijou d’angoisse et d’aventure, quelques conseils et liens indispensables :

• Plusieurs versions du film sont aujourd’hui disponibles en DVD. Sachez toutefois que seules 2 versions méritent le détour :
– la version « 25ème anniversaire » (jaquette claire) a l’avantage de proposer le doublage d’origine du film, cher aux fans de la première heure comme votre serviteur… mais le making-of présent sur les bonus, et réalisé par l’incontournable et talentueux Laurent Bouzereau, est tronqué d’une bonne heure !
– la version « 30ème anniversaire » (jaquette foncée) propose quant à elle l’intégrale (plus de 2 heures !!) du making-of de Laurent Bouzereau… pour une nouvelle version du doublage bien décevante malgré ses nouvelles qualités sonores…

• L’idéal reste l’édition blu-ray du film, sorti en 2012 à l’occasion des 100 ans d’Universal. Outre une magnifique et impressionnante restauration du film (voir la vidéo ci-dessous), respectueuse du travail original, le blu-ray JAWS propose les 2 versions VF du film, l’intégralité du making-of de Bouzereau ainsi qu’un passionnant documentaire, « The shark is still working », sur l’impact et l’héritage du film, et réalisé par des fans !

• Pour ce qui est des sites, blogs, critiques, analyses de JAWS sur la toile… je vous laisse à vos propres recherches tant la masse d’informations est impressionnante ! Un lien toutefois vers le podcast de SPLITSCREEN qui consacre son dernier numéro au film de Steven Spielberg…

• Enfin, histoire de vous remettre dans le bain, un lien vers la bande originale de John Williams, à écouter sans modération !

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11 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. potzina dit :

    Hiiiiii haaaaaa !!! Quel article fabuleux ! Mon Huggy, tu t’es surpassé 😀 On ressent ton enthousiasme et ta passion pour le film à chaque ligne. J’ai appris énormément de choses sur le film, à commencer qu’il est tiré d’un livre. Je sais que tonton Steven s’est souvent inspiré de la littérature mais je pensais que Jaws était une histoire originale tirée d’un fait divers ou quelque chose du même genre. Je ne savais pas non plus pour les tensions entre les acteurs ni pour l’affiche.
    C’est un film que j’aime énormément et j’ai eu très très peur la première fois que je l’ai vu. J’avais dans les 15 ans mais je n’ai pas bronché pendant toute la séance 😉
    Encore merci pour ce superbe billet !

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    1. Merci Dame Potzi !
      Tu sais, j’en apprends encore tous les jours sur ce film. Et c’est assez impressionnant de découvrir sur la toile le nombre de sites ou blogs qui lui sont consacrés…
      Je pense d’ailleurs faire une mise à jour de l’article avec des conseils / bonus…
      moi aussi il m’a fait très peur quand je l’ai découvert et il me fait encore sursauter 😀
      C’est un petit bijou qui s’est patiné avec le temps, probablement l’un des meilleurs films de Tonton Steven…

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  2. manU dit :

    Quel article effectivement !
    Moi qui adore ce film, je me suis régalé et j’ai appris plein de trucs, merci ! 🙂

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    1. Merci manU 😉
      Et encore, je me suis limité pour que l’article ne fasse plusieurs pages !!
      Il y a encore énormément à dire sur JAWS, sur le film et son tournage.
      Par exemple, je n’ai pas évoqué Verna Fields, la monteuse du film surnommée « mother cutter » pour son côté maternel avec l’équipe de tournage, et qui a fait un travail remarquable… Je n’ai pas parlé des nombreuses parodies ou multiples fan films, ni des produits dérivés, pas plus que des multiples incidents de tournage plus ou moins dangereux…
      Il y en a des choses à dire sur ce film 🙂

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