Revoir FRENCH CONNECTION

La récente réédition de FRENCH CONNECTION dans une version restaurée me donna l’opportunité de voir enfin ce chef d’œuvre du thriller urbain sur un grand écran. Et l’occasion de revenir, le temps d’une chronique, sur la création de ce film référence des années 70…

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L’AFFAIRE DE LA FILIÈRE FRANÇAISE

Deux époques séparées par une décennie sont à l’origine du film de William Friedkin. Au début des années 60, un important trafic d’héroïne, venant d’Orient et transitant par la France, est à son apogée aux États-Unis. Plusieurs arrestations ont lieu des deux côtés de l’Atlantique dont celle d’un présentateur tv français, Jacques Angelvin, chargé alors du transport de la drogue par le biais de sa Buick.

10 ans plus tard, alors que la « French Connection » est en plein démantèlement, la 20th Century Fox lance la production d’un film inspiré d’un roman de Robin Moore, lui-même tiré des évènements survenus au cours des investigations de la police New Yorkaise. William Friedkin, un jeune réalisateur issu de la télévision et du documentaire, est chargé de la mise-en-scène.

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C’est le 5ème film de Friedkin pour le cinéma. On est alors en plein « Nouvel Hollywood », cette époque charnière entre la fin des années 60 et le début des années 70 d’où émergeront de brillants cinéastes tels Martin Scorsese, Steven Spielberg ou Brian De Palma. Friedkin s’intéresse plus au quotidien des deux flics new-yorkais – Jimmy « Popeye » Doyle et Buddy « Cloudy » Russo – qu’aux ramifications du trafic d’héroïne. Il impose à la Fox un tournage caméra à l’épaule, en décors et lumières naturels.

Ces choix entraînent un budget serré pour l’époque, ce qui n’est pas pour déplaire aux producteurs. À contrario, impossible dès lors d’employer des stars. Désireux d’engager une vedette pour « porter » son film, le cinéaste est obligé de reconsidérer ses choix initiaux. Paul Newman, Steve McQueen, James Caan et Charles Bronson sont un temps envisagés. Mais c’est Gene Hackman, aperçu dans BONNIE & CLYDE d’Arthur Penn, qui décroche le rôle principal, aux côtés de Roy Scheider, un autre acteur encore méconnu à l’époque. FRENCH CONNECTION va propulser leurs carrières et y gagner en authenticité.

NEIGE ET FROID HIVERNAL SUR LA GRANDE POMME

Tourné en parti à Washington et Marseille, l’essentiel des prises de vues se déroule à New York durant l’hiver 70/71, l’un des plus rudes que la « Grande Pomme » est jamais connu. La ville subitt alors un taux de criminalité élevé et William Friedkin tient à traduire cette âpreté en images. Acteurs et techniciens se plient aux exigences du cinéaste, se ruant sur les commerces alentours pour se réchauffer entre 2 prises. Le matériel subit lui aussi les affres du froid, occasionnant des pannes qui ralentissent le tournage.

La tension entre Gene Hackman et William Friedkin est quotidienne. Le cinéaste pousse l’acteur dans ses retranchements pour en sortir toute la sauvagerie. Faut-il y voir une vengeance plus ou moins personnelle de Friedkin vis-à-vis d’un acteur qu’il ne désirait pas à l’origine ? Le fait est qu’il oblige Hackman à recommencer maintes fois ses scènes les plus rudes.

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Hackman est près à quitter le plateau. Marqué dans sa jeunesse par les actes du Ku-Klux-Klan de son patelin de l’Illinois, il rejette toute forme de violence, même s’il s’agit de cinéma. Et le racisme ordinaire de « Popeye » le dégoute. Les conditions difficiles de tournage aidant, l’acteur, à bout de nerf et de fatigue, laisse sa rage exploser dans des séquences pleine de vérité…

Qui dit « thriller urbain » dit « course poursuite ». Adepte du « toujours plus », William Friedkin veut surpasser la séquence désormais référentielle de BULLITT. Sans autorisation et à 130 km/h sur plusieurs quartiers de New York, il filme une spectaculaire chasse entre Doyle, en voiture, et le tueur français Pierre Nicoli (Marcel Bozzuffi), réfugié dans une rame de métro. Grâce au cascadeur Bill Hickman, doublure de Gene Hackman, toutes les infractions et plusieurs accrochages (dont l’un sera conservé pour le film) seront effectués pour la mise en place de la scène, devenue un nouveau maître-étalon du genre.

L’AVÈNEMENT DU POLAR URBAIN

À sa sortie, FRENCH CONNECTION connaîtra un énorme succès critique et public, multipliant par 50 son budget initial en fin d’exploitation. Il obtiendra 5 Oscars en 1972 – dont ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur acteur. Une suite sera réalisée par John Frankenheimer en 1975 et un spin-off non officiel, POLICE PUISSANCE 7 avec Roy Scheider, sortira en 1973.

L’époque est au réalisme et le polar à l’ancienne, avec ses flics et ses truands jouant chacun dans leurs cours, n’a plus lieu d’être. BULLITT, POLICE SUR LA VILLE, L’INSPECTEUR HARRY… présentent une « réalité » plus crue, brutale et désabusée, où les héros ne gagnent pas toujours à la fin de l’histoire et rejoignent souvent les gangsters dans leur quête obstinée de justice. Au fil du temps, FRENCH CONNECTION est devenu une référence en la matière, si ce n’est LA référence ultime du polar urbain.

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Son duo de flics, le bouillant « Popeye » Doyle et le raisonnable « Cloudy » Russo, magnifiquement incarnés par Gene Hackman et Roy Scheider, est à 1000 lieues des duos glamour et fun que nous amèneront les années 80 et leurs buddy movies survitaminés. Le quotidien de Doyle et Russo est fait de planques interminables dans le froid et la nuit, de clubs enfumés et de quartiers sinistrés.

À l’inverse, la vie d’Alain Charnier (Fernando Rey), le patron de la French Connection, ressemble à celle d’un honnête entrepreneur, partagée entre sa villa du sud de la France et les hôtels 5 étoiles de New York. Quand Doyle retrouve son HLM de banlieur, Charnier déguste des escargots tout en parlant « business » avec Nicoli, son porte-flingue.

Ce besoin de comparer les vies diamétralement opposées des personnages raisonne comme un signe chez Friedkin : celui de nous faire comprendre qu’il s’agit d’une guerre perdue d’avance. Face aux moyens et à l’organisation des truands, les flics des stups ne peuvent compter que sur leur opiniâtreté pour obtenir des résultats.

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Le personnage de « Popeye » Doyle pousse cette obstination jusqu’à un certain degrès de folie. Friedkin n’explique pas cette sauvagerie chez Doyle. Elle est là, tout simplement, à peine justifiée par la brutalité des truands et autres petits délinquants que le flic côtoie quotidiennement. Doyle ne semble avoir aucune vie en dehors de son job. Lorsque la journée se termine, il entraîne son collègue « Cloudy » Russo pour boire un verre quand ce dernier veut juste rentrer chez lui pour se reposer.

Une autre scène nous montre Doyle, la tronche collée contre un comptoir au petit matin, après une probable nuit de beuverie. S’en suit un réveil difficile (et menotté !) dans son lit avec une fille de passage. Puis la traque reprend, sans réel répit.

William Friedkin insiste sur la solitude de ses « héros » quand leurs ennemis trouvent une certaine stabilité dans une vie de couple des plus classiques et un confort matériel évident. On devine alors ce qui motive Doyle au final. Ce flic haineux n’a qu’un seul but dans l’existence : coffrer les responsables du trafic, au risque d’y laisser sa peu et son âme. Ce que la fin sombre et abrupte semble suggérer…

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Véritable chef d’œuvre du polar urbain, FRENCH CONNECTION surprend encore par son réalisme et sa force brutale. Âpre, violent, cynique et sans temps mort, ce premier gros succès dans la carrière de William Friedkin mérite d’être vu et revu sur grand écran.

FRENCH CONNECTION (1971) de William Friedkin.
Avec Gene Hackman, Roy Scheider, Fernando Rey, Tony Lo Bianco, Marcel Bozzuffi…
Musique : Don Ellis. Scénario : Ernest Tydman d’après le roman de Robin Moore.

Crédits Photos : © 20th Century Fox

En bonus, un lien vers le site de CAPRICCI, distributeur de la réédition du film, pour y trouver, entre autres, dossier de presse et anecdotes de tournages.

BANDE-ANNONCE :

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. potzina dit :

    Très beau billet mon Huggy ! Si ceux qui ne l’ont pas vu n’ont pas envie de le voir après t’avoir lu, je ne réponds plus de rien ! 😉
    J’aurais bien aimé le voir sur grand écran celui-là ! Il fait partie de mes films de chevets. L’histoire est prenante, la mise en scène est dynamique et les acteurs épatants. Et la course-poursuite est démentielle 😀 J’adore !

    Aimé par 1 personne

    1. Grand merci « sugar Potzi » (oui, j’avais envie d’innover…). J’adore ce film moi aussi. Le revoir sur grand écran, pour la première fois, m’a confirmé mon adoration ! Et la copie neuve est impec, son et images, tout en gardant le « grain » des années 70. Si tu as quand même l’occasion de le voir au cinéma, n’hésites pas, fonces 😉

      Aimé par 1 personne

      1. potzina dit :

        Sugar Potzi, c’est chouette aussi 😀
        C’est sûr que si mon ciné indé en obtient une copie, je fonce le voir !

        Aimé par 1 personne

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