Revoir AFTER HOURS

Dans le cadre du Ciné-Club de Potzina de novembre, retour sur AFTER HOURS, film quelque peu oublié aujourd’hui dans le parcours du réalisateur Martin Scorsese et réalisé en 1985.

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UN PROJET POUR SE REFAIRE

Entre 1977 et 1983, Martin Scorsese enchaîne 3 films reconnus par la critique bien qu’ils n’attirent pas les foules. Avec au casting son complice Robert De Niro, NEW YORK, NEW YORK puis RAGING BULL et LA VALSE DES PANTINS (THE KING OF COMEDY en VO), le cinéaste cumule plusieurs récompenses et des critiques élogieuses. Mais le public ne suit pas, même pour RAGING BULL qui prendra, avec le temps, une reconnaissance tardive, allant jusqu’à se placer comme l’un des meilleurs films des années 80.

Après l’échec commercial de LA VALSE DES PANTINS, comédie corrosive – et toujours d’actualité – sur la célébrité, avec Jerry Lewis dans un rôle dramatique, Scorsese est en perte de vitesse malgré l’aura dont il bénéficie dans le monde du cinéma. Il lui faut revenir vers le devant de la scène et, peut-être, se tourner vers des projets certes intéressants mais moins ambitieux.

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En 1984, les acteurs Griffin Dunne (vu dans LE LOUP GAROU DE LONDRES en 81) et Amy Robinson (à l’affiche du MEAN STREETS de Scorsese en 73) prennent une option sur LIES, un scénario de Joseph Minion. Amy Robinson adresse alors le synopsis du film à Scorsese. Elle souhaite en prendre une partie de la production pour un budget dépassant à peine les 4 millions de dollars, et octroyer le premier rôle à son comparse, et co-producteur, Griffin Dunne.

De son côté, Martin Scorsese veut porter à l’écran LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST d’après le roman de Níkos Kazantzákis. Sans être sûr d’un retour positif de la part du cinéaste, Dunne et Robinson se tourne vers un jeune metteur en scène, Tim Burton, travaillant pour Disney. L’un de ses courts métrages d’animation séduit les deux acteurs et il l’imagine sans peine à la réalisation de LIES, renommé entre temps AFTER HOURS.

Mais la pression rencontrée par divers groupes religieux américains et la frilosité des studios pour financer son projet oblige Martin Scorsese à reporter l’adaptation de LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST. Dans une situation inconfortable et sans aucun projet, Scorsese, emballé par le récit envoyé par Robinson et Dunne, donne son accord. Fair-play, Tim Burton se retire du projet.

Le cinéaste de TAXI DRIVER voit dans le récit proposé l’occasion d’explorer à nouveau les névroses de ses contemporains, tout en replongeant dans le décor New-Yorkais qu’il affectionne tant et avec une équipe de production plus réduite que celles de ses derniers films. L’affaire se conclue rapidement et le film se met en place.

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EXTÉRIEURS NUITS ET SYSTÈME D

Soucieux de recréer au mieux l’atmosphère du récit, Martin Scorsese s’impose – et impose – un tournage de nuit à 99%. Pas d’artifices, ni de décors en studio, le film est réalisé en exploitant chaque éclairage naturel ou non, chaque néon de bistrot, chaque ruelle obscure, chaque échelle de secours rouillée.

Disposant d’une petite équipe mobile, budget oblige, Scorsese retrouve son instinct premier et le sens de l’urgence tout en gardant son amour du détail et de la méticulosité. Bien qu’affichant parfois une certaine forme d’improvisation, le cinéaste découpe le scénario d’indications techniques très précises quant aux positions de caméra ou aux lumières nécessaires, agrémentées de rapides croquis explicatifs. On tourne vite et bien, merci Martin !

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Qui dit petit budget et petite équipe dit système D. Pour un plan unique, et afin de simuler la chute d’un trousseau de clés, la caméra plonge vers Paul / Griffin Dunne qui s’écarte in extremis pour ne pas être assommer. Scorsese place donc la caméra en hauteur, harnachée à un gros élastique… et projetée tel qu’elle vers le comédien ! Bien heureusement, l’unique prise sera la bonne. Mais le regard affolé de Griffin Dunne n’est pas simulé…

Pour une autre séquence, Paul doit faire irruption dans un bar, hagard et poursuivi par des résidents du quartier qui le prennent pour un cambrioleur. Entre les mots « moteur » et « action », Dunne sait que Scorsese lui laisse tout son temps pour se préparer. Difficile pour lui de se placer en situation sans un petit coup de pouce. Il décide alors de sortir du bar, de courir vers le troquet de l’autre coin de rue et d’offrir une tournée générale aux noctambules présents. Alors même que les coudes se lèvent, l’acteur se précipite hors du bistrot… sans payer la note ! Vite poursuivi – et pour de vrai cette fois – par une poignée de consommateurs en colère, il débarque sur le « plateau », affolé et totalement dans la peau de son personnage.

Avec un budget serré mais sans radinerie, la production calmera les esprits et paiera la note. Gonflée, la méthode a emballé le réalisateur et offert une scène réussie et crédible.

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La sortie d’AFTER HOURS sera entachée d’une obscure affaire de plagiat. Le scénariste Joseph Minion aurait puisé une bonne partie de son récit dans les écrits de l’auteur Joe Frank, connu aux États-Unis pour ses pièces radiophoniques. Présentée au départ comme de petits emprunts, la réalité serait tout autre et n’a d’ailleurs pas empêché Frank de porter plainte contre la production. Un accord « à l’amiable » fut décidé, permettant à Joe Frank de toucher de substantiels dédommagements. De son côté, le scandale semblerait avoir grandement compromis la carrière de Joseph Minion dont le travail sur le film de Scorsese apparaît comme l’ultime haut fait d’arme…

Au-delà de cette malheureuse histoire, AFTER HOURS demeure un excellent film du réalisateur Martin Scorsese. Présenté à Cannes en 1986, il en repartira avec un prix de la mise en scène mérité tandis que Griffin Dunne obtint le Golden Globe du meilleur acteur la même année. Film rentable compte tenu de son budget limité, AFTER HOURS permit à Scorsese de revenir sur le devant de la scène hollywoodienne avec son projet suivant, LA COULEUR DE L’ARGENT, suite de L’ARNAQUEUR toujours avec Paul Newman et un tout jeune Tom Cruise. 2 succès critiques et commerciaux qui le ramèneront définitivement vers LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST en 1988.

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COMÉDIE NOIRE POUR UNE NUIT BLANCHE

L’intrigue d’AFTER HOURS se déroule à New York, le temps d’une nuit. Paul Hackett (Griffin Dunne), jeune informaticien de Wall Street, mène une vie monotone et solitaire. Un soir, dans un snack bar, il fait la rencontre de Marcy Franklin (Rosanna Arquette), férue comme lui de littérature. Avant de se quitter, Marcy lui transmet son numéro de téléphone. Attiré par la jeune femme, Paul l’appelle puis la rejoint dans le quartier bohème de Soho. Mais dans le taxi qui l’emmène et roule en trombe, Paul laisse échapper par la fenêtre l’unique billet de 20 dollars dont il disposait. Une nuit de cauchemar commence pour lui…

Jouant sur les vies opposées et le choc des cultures, AFTER HOURS est à la fois une comédie noire et loufoque, un thriller anxyogène et nerveux, et une étude de mœurs. Le personnage de Paul, jeune homme réservé et installé dans un (faux) confort routinier, permet à tout un chacun une rapide implication dans l’enchainement de situations tragi-burlesques du récit. Le « héros » de l’histoire n’en est pas un justement. C’est un brave type, sympathique et bien élevé, soucieux de bien faire sans blesser les autres. En quelques scènes brèves mais judicieuses, Martin Scorsese fait le résumé de son existence, nous présentant les raisons de son choix crucial sans s’embarasser de détails superflus.

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Paul Hackett vie dans un univers où tout est réglé, prémâché et digéré. Un monde ordonné comme des circuits électroniques ou l’un des programmes informatiques que le jeune homme manipule à longueur de journée. Pourtant, à quelques rues seulement, une autre vie l’attend, chaotique et extrême.

Comme un miroir déformant ou une autre dimension, cet univers nocturne où rien n’est vraiment ce qu’il paraît, les individus cachent de lourds secrets. Un chauffeur de taxi taiseux se prend pour un pilote de rallye. Un barman d’apparence tranquille est un colérique en puissance. Une mystérieuse artiste underground s’adonne au bondage en toute liberté. Des cambrioleurs à la petite semaine sont amateurs d’art moderne. Une serveuse au look 50’s cache une vengeresse redoutable. Une jeune blonde attirante a tout de la bipolaire dépressive…

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Scorsese ne cherche pas à juger. Il nous rappelle en substance qu’une ville regroupe autant de quartiers disparates qu’un individu est la somme de multiples facettes. Qu’il ne suffit pas de partir à l’autre bout du monde pour s’offrir du dépaysement. Et que chacune de nos vies est faîte d’isolement plus ou moins volontaire.

En une nuit, Paul Hackett découvre à ses dépends ce qu’il y a au-delà des murs de son appartement tranquille et neutre. Suivant une « boucle » en temps réel, son périple l’oppose à son propre caractère, fait aussi de lâcheté et de conformisme. Son métier d’informaticien n’est-il pas en réalité une manière de se protéger du désordre du monde qui l’entoure ?

Martin Scorsese ne fait pas pour autant d’AFTER HOURS un film à thèses. Comme libéré d’un poids (poids des gros budgets précédents ou d’un projet en stand-by ?), le cinéaste nous prouve à nouveau sa maestria, alternant les plans très brefs mais hautement évocateurs, suscitant les rires nerveux et la montée de l’angoisse par des situations en perpétuel décalage. On en ressort secoué et fourbu, persuadé, s’il le fallait, que chez Scorsese, il y a parfois des petits budgets mais jamais de petits films.

Un article « Martin Scorsese » associé au Ciné Club du BRIC-À-BRAC DE POTZINA à découvrir en cliquant le lien !


AFTER HOURS (1985) de Martin Scorsese.
Avec Griffin Dunne, Rosanna Arquette, John Heard, Teri Garr, Lianda Florentino, Will Patton…
Scénario : Joseph Minion. Musique : Howard Shore.

Crédits photos : © Warner Bros

BANDE-ANNONCE :

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. potzina dit :

    Woo ! Excellent billet Alain, bravo ! J’ai appris beaucoup de choses sur ce film, je ne savais pas pour la production chaotique ni pour les problèmes de plagiat.
    J’aime beaucoup After Hours, c’est un film qui me stresse énormément mais je le trouve génial. Il est très inventif, hyper rythmé et Griffin Dunne y excelle 🙂
    Comme tu le dis, un petit budget mais un grand film !

    Aimé par 1 personne

    1. Grand merci 😉
      Oui, j’aime beaucoup ce film moi aussi même si, comme toi, son côté anxiogène me stresse. Il y a heureusement des moments très drôles même si c’est aux dépens du personnage central…

      J'aime

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