5 raisons de (re)voir SHINING

À l’approche d’Halloween et répondant à l’invitation de Rose – maîtresse de cérémonie du Ciné-Club de Potzina du mois d’octobre – et de son blog La Chambre Rose et Noire, je me suis replongé avec plaisir et effroi dans SHINING, l’un des films phares du réalisateur Stanley Kubrick. Devenu depuis sa sortie il y a plus de 35 ans une référence en matière de film d’épouvante et d’horreur, objet de culte pour de nombreux cinéphiles, geeks et grands adorateurs de conspirations et autres mystères codés, ce classique mérite d’être vu ne serait-ce qu’une fois, et même d’être revu encore et encore pour de multiples raisons. En voici déjà 5 (de raisons).

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Pour son récit, source de toutes les peurs

Pour ceux qui auraient vécu sur une île déserte ou sur une autre planète au cours des 30/40 dernières années, vous résumer l’histoire de SHINING est on ne peut plus simple. Un romancier en panne d’inspiration trouve un job de gardien d’un grand hôtel en pleine montagne, alors que le palace est vide de clients et d’employés durant la basse saison. Il part donc s’y installer avec femme et enfant. Mais le lieu est possédé par de sombres esprits maléfiques, poussant progressivement l’écrivain vers la folie meurtrière…

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Si le récit de base de SHINING s’apparente à une énième variation de « la maison hantée », la trame inspirée d’un roman de Stephen King  (et grandement réaménagée par Tonton Stanley et sa scénariste Diane Johnson) est plus complexe qu’il n’y paraît. Le « Shining » du titre évoque le don de Danny (Danny Lloyd), petit garçon de l’écrivain Jack Torrance (Jack Nicholson) et de sa femme Wendy (Shelley Duvall). Soit une capacité de medium, de ressenti, de prescience qui met l’enfant en alerte bien avant son arrivée à l’hôtel Overlook, et sa rencontre avec Dick Halloran (Scatman Crothers), le cuisinier des lieux touché lui aussi par les mêmes capacités.

La trame du film devient ainsi la somme de toutes les peurs: peur de l’inconnu bien sûr, face à un lieu et une situation nouvelle, peur de l’isolement… Mais surtout peur de faits inexplicables et graduellement horrifiques dont nous sommes informés, au même titre que Danny, dès le début du film. Le spectateur prend ainsi la place de cet « enfant lumière » dans un contexte présenté comme établi. Et si le doute quant à la réalité des faits peut s’installer devant la folie progressive de Jack Torrance, peut-être à l’origine des phénomènes paranormaux du récit, l’ultime plan de SHINING agit à la fois comme un rappel du Mal indéniable imprégnant l’hôtel Overlook et une ouverture sur de multiples questions en suspens…

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Pour Kubrick et sa façon de s’approprier un genre

SHINING représente la seule incursion de Stanley Kubrick dans l’horreur et l’épouvante. Et de la même façon qu’il imposa 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE comme un chef d’œuvre du cinéma de science-fiction, LES SENTIERS DE LA GLOIRE et FULL METAL JACKET comme références du film sur les horreurs de la guerre ou bien encore BARRY LYNDON comme un modèle du film d’époque, le cinéaste fera de son anxiogène coup d’essai un coup de maître.

Rien n’était gagné au départ. À sa sortie en 1980, l’accueil critique et publique sur SHINING fut assez froid. Puis le film s’imposa avec le temps comme un modèle du genre horrifique. Les fans de Stephen King lui reprochèrent – et lui reprochent encore – ses grandes libertés avec le roman d’origine. King lui-même alla jusqu’à dénigrer et renier le film, l’appréciant en tant que spectateur mais le détestant en tant qu’auteur bafoué.

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Avec la scénariste Diane Johnson, Kubrick modifia le récit de base de King en l’orientant vers la folie  du personnage de Jack Torrance et sa plongée de plus en plus obscure dans une schizophrénie destructrice. Le réalisateur d’ORANGE MÉCANIQUE ou Dr FOLAMOUR retrouvait ainsi certains de ces thèmes de prédilection.

D’une façon visuelle, Kubrick fit sien le cinéma d’épouvante en usant de cette approche clinique de l’image qui fit sa réputation et imposa sa griffe: plans hyper structurés et composés à la perfection, décors étudiés pour suggérer le malaise, mise-en-scène alternant la proximité des corps pour mieux s’en détacher au cours d’une scène suivante… « L’horreur selon Stanley Kubrick » annonçait la campagne publicitaire de SHINING lors de sa sortie. Du bon usage d’une accroche sentencieuse mais on ne peu plus sincère. S’appuyant principalement sur la suggestion et une ambiance étouffante pour instaurer la peur, le cinéaste s’était à nouveau approprié un genre.

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Pour l’impact visuel et sonore du film

Comme toujours chez Stanley Kubrick, l’impact visuel du film est indéniable. Photographe éclairé, le cinéaste a cette mystique de l’image qui fait de SHINING un pur bonheur graphique. Chaque plan du film imprime votre rétine et votre mémoire comme autant d’éléments indissociables de l’évolution du récit. L’usage de la Steadicam (ou Steadycam) – cette caméra permettant une grande fluidité et stabilité de l’image dans les déplacements – nous entraîne au sein de l’hôtel Overlook comme dans l’ultime train fantôme, imposant l’ingénieux système dans l’univers cinématographique et dans le genre horrifique.

Contre toute attente malgré la noirceur de la trame, SHINING est un film d’où se dégage une impression de lumière constante. Le gigantisme du palace, avec ses vastes salles et couloirs sans fin, l’éloigne de l’ambiance ténébreuse du manoir gothique, si cher aux histoires de maisons hantées. Seules les incursions dans « le monde parallèle », avec les désormais classiques scènes du bar et de la salle de bain – obscurcissent l’image. Puis l’approche du cadre sur le trio familial et leurs affrontements finaux rendent l’ensemble plus sombre, telle une mise en abime des personnages principaux et des spectateurs.

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SHINING est également doté d’une ambiance sonore qui contribue grandement à l’angoisse ressentie. Des exemples ? Le bruit du tricycle de Danny sur le parquet de l’hôtel, entrecoupé par le son étouffé des roues sur les tapis. Les touches de la machine à écrire de Jack alors qu’il frappe inlassablement le même texte. La porte déchiquetée à la hache, couvrant les cris de Wendy devant la folie de Jack…

Qui dit importance de la partie sonore dit aussi grande contribution de la bande originale du film. Signée Wendy Carlos, papesse de la BO au synthétiseur, complice de Kubrick sur d’autres films du cinéaste comme ORANGE MÉCANIQUE ou sur des productions comme TRON, cette bande originale vous glace le sang et reste indissociable de SHINING, telle la séquence d’ouverture, réarrangement du « Dies Irae » de Berlioz.

Pour le cabotinage et la folie de Jack Nicholson

Dans la carrière de Jack Nicholson, SHINING est une étape marquante. Bien sûr, l’acteur n’en n’est pas à sa première participation à un film. Il a déjà derrière lui des œuvres majeures comme CHINATOWN, 5 PIÈCES FACILES, PROFESSION: REPORTER ou VOL AU DESSUS D’UN NID DE COUCOU. Ce film de Milos Forman l’a déjà imposé dans un personnage « excessif » où la démesure faisait partie de son jeu.

Dans le rôle de Jack Torrance, Nicholson n’incarne pas la folie. Il EST la folie. Certains lui reprocheront son jeu outrée à la limite de la parodie. À la sortie du film, son exubérance fut d’ailleurs l’un des reproches faits à l’œuvre de Kubrick. On ne peut toutefois nier, avec le recul, que son jeu  « borderline » est l’un des atouts-maîtres de SHINING, au risque de balayer les interprétations des autres acteurs du film.

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Si l’on ne peut écarter la place du petit Danny « Tony-l’a-dit » Lloyd, la démesure de Nicholson rend d’autant plus fade la pauvre Shelley Duvall, qui semble sincèrement terrorisée et n’aurait d’ailleurs pas garder un très bon souvenir du tournage, devant la froideur du réalisateur… Le vrai reproche, à mon humble avis, que l’on pourrait faire à l’interprétation de Jack Nicholson – voire au choix de casting le concernant – est que le personnage de Jack Torrance semble déjà « perturbé » avant même son arrivée à l’Overlook hôtel.

Au delà de toutes ces considérations, l’acteur cabotine pour notre plus grand plaisir. Les résultats de la fameuse Méthode de l’Actors Studio ou la consommation de produits que la Morale et la Loi réprouvent ? On est en droit de se poser la question tant les regards et attitudes de Nicholson font froid dans le dos…

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Pour ce que le film cache (ou pas)

Impossible d’évoquer SHINING aujourd’hui sans parler des théories et autres mystères que le film de Kubrick suscitent. 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE fait lui aussi l’objet de suspicions, principalement liées à l’alunissage d’Appollo XI en 1969, et de débats sans fin sur les sens cachés du récit et des plans. Pour SHINING, certains vont jusqu’à décortiquer chaque séquence, chaque dialogue, chaque détail du décor pour en extraire une signification cachée !

Allusions au Minotaure de l’Olympe personnifié ici par le personnage de Jack Nicholson et entraperçu au détour d’une affiche épinglée sur un mur (!), interprétation des angles de caméra choisis par Kubrick, clins d’œil à 2001 à travers le motif du pull-over du petit Danny… Tout ou presque donne sujet à discussion pour quelques passionnés (allumés ?) du film, présentant leurs analyses avec, le plus souvent, un sérieux qui frôle l’obsession !

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Les photos de tournage d’un Stanley Kubrick, déjà connu pour son perfectionnisme, les yeux cernés et exorbités, comme possédé par son film alors qu’il semble plus raisonnable d’y voir la fatigue d’un tournage complexe, ont grandement contribué à l’aura de mystère planant sur SHINING. Le boum de la vidéo, dans les années 80 jusqu’à aujourd’hui, a également permis aux mordus du film de se le repasser inlassablement et d’y déceler, au détour d’un arrêt sur image, des signes certifiant leurs idées les plus folles. « I want to believe » disait l’amateur de petits hommes verts…

Libre à chacun, c’est certain, de se faire sa propre opinion sur le film de Kubrick. À ce sujet, je ne peux que vous conseiller l’intéressant documentaire ROOM 237 de Rodney Ascher, à prendre cependant avec recul, sur les 9 théories les plus délirantes autour de SHINING. Mais je peux surtout vous inviter à voir ou revoir ce pur moment d’angoisse qu’est SHINING, histoire de ne pas frissonner idiot…

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SHINING (1980) de Stanley Kubrick.
Avec Jack Nicholson, Shelley Duvall, Danny Lloyd, Scatman Crothers, Barry Nelson…
Scénario :  Stanley Kubrick et Diane Johnson, d’après un roman de Stephen King.
Musique : Wendy Carlos.

Crédits photos : © Warner Bros.


Bande-Annonce


Bonus

• Et si SHINING avait été filmé à la manière d’une comédie romantique et familiale ? Un brillant détournement qui prouve qu’un montage bien ciselé, agrémenté d’une musique et d’une voix off finement choisies, font toute la différence !

 

• Sur le tournage du film en images…

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. manU dit :

    5 excellentes raisons oui !
    Super billet comme d’hab !

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    1. Merci Manu ! C’est sûr, il y a plein d’autres raisons mais il faudrait plus d’un article 😉

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  2. Même si ça n’est ni mon film d’horreur ni mon Kubrick préféré (j’avoue que j’ai quelques réserves sur l’interprétation over-the-top de Jacquot-le-fils-de-Nicole et celle de Shelley Duval), j’avoue que c’est toujours un plaisir d’arpenter le Labyrinthique Hôtel Overlook. Je crois que je suis un peu comme King, j’aurais aimé qu’on reste plus proche du personnage de Danny, qu’on reste sur point de vue à lui, parce que c’est dans ces scènes où le film est à son meilleur, pour moi (Rien que de repenser à la poursuite finale, j’ai la chair de poule).
    Et effectivement une soirée d’Halloween avec Shining suivi du formidable Room 237, ça me semble être une très bonne idée…

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    1. Comme toi, ça n’est ni mon Kubrick ni mon Nicholson préférés. Mais encore une fois, la manière dont Monsieur K s’approprie un genre me bluffe. Après, c’est connu, le cinéaste n’a jamais vraiment fait dans l’émotion et la sensibilité dont le livre de Stephen King est pourvu… C’est la version de Shining made by Kubrick et on est toujours en droit de lui préférer le roman d’origine. Il y a eu d’ailleurs une version tv beaucoup plus proche du livre et adoubée par King… N’empêche que le film de Kubrick reste un excellent moment d’angoisse, basé sur l’ambiance et non sur le gore à outrance.

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  3. rp1989 dit :

    Merci pour ta participation. J’aime bien Kubrick en tant que réalisateur: j’ai bien aimé Lolita, Full Metal Jacket, 2001, moins le Dr Folamour et il faut que je voie le reste de sa filmo. Mais j’ai beaucoup aimé Shining et j’adore la scène de folie dans le bar avec la musique années 30 (que j’ai dans mon mp3), l’esthétique visuelle et j’adore Jack Nicholson tout simplement. Pour moi c’est un film culte. Et j’espère lire le livre que je séparerai du film. Même si je trouve que parfois les auteurs sont un peu durs avec les adaptations (ce qui peut se comprendre). Pour moi l’exemple est l’adaptation de Diamants sr canapés critiquée par son auteur alors que pour moi il n’y a pas de raison.
    Le roman est fini.
    Bisous à toi et merci pour cet article passionnant sur Shining.
    Pour moi la saison 5 d’American Horror Story dans l’hôtel s’est inspiré en partie de ce film.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Rose ! Oui, c’est vrai aussi que cela doit être parfois difficile pour un écrivain de voir son œuvre réinterprétée par une autre personne. Et en même temps, pourquoi ne pourrait-il y a avoir plusieurs visions d’une même histoire ?
      En ce qui concerne SHINING, je te recommande ROOM 237, très intéressant documentaire sur les mordus du film. Je crois d’ailleurs que le doc passe sur ARTE la semaine prochaine ! Bises !

      Aimé par 1 personne

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