Revoir PLANÈTE INTERDITE

Le cinéma de Science-Fiction est parsemé de films clés qui ont marqué leur époque et bouleversé la vison du genre. Des œuvres inoubliables comme 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, STAR WARS ou BLADE RUNNER ont changé notre façon d’aborder l’anticipation, que l’on soit spectateurs ou professionnels du 7ème art… En 1956 débarque sur les écrans un film qui allait révolutionner le genre et influencer de nombreuses créations à venir. PLANÈTE INTERDITE, par le soin apporté à la direction artistique et l’envie d’un grand studio de l’époque, la MGM, de s’investir dans un projet totalement inédit dans son concept et le sérieux de son traitement, est devenu une œuvre importante dans l’histoire du cinéma.

Plus de 60 ans après sa sortie, je vous invite à revenir sur la planète Altaïr IV en compagnie du commandant Adams, de Morbius, de sa fille Altaïra, et de l’incroyable robot Robby pour une belle aventure intersidérale en couleur et en cinémascope.

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Quand la SF s’inspire de Shakespeare…

Dans les années 50 à Hollywood, la Science-Fiction n’est pas un genre pris au sérieux. Les cultes voués à des œuvres telles STAR TREK, STAR WARS ou 2001 n’éxistent pas encore. Et seuls quelques mordus s’évadent grâce à la littérature de genre et à ses auteurs phares que sont Van Vogt, Asimov ou Bradbury. À part le classique de Robert Wise, LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA, la SF sur grand écran est le théâtre de soucoupes volantes belliqueuses, de martiens suceurs de cerveaux, de Blob plus rouge qu’une gelée de groseilles et de “Chose” venue d’un autre monde.

Ces films plaisent en priorité à un jeune public, friand de pulps, de comics et de cinéma en plein air. Et personne ne les considère encore comme les futures œuvres cultes qu’elles deviendront au fil des années. Les grands studios ne leur attribuent pas de grands budgets, d’où les choix économiques du noir et blanc et d’acteurs peu (ou pas) connus.

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En 1955, la MGM, l’un des grands studios de l’époque célèbre pour avoir produit le classique AUTANT EN EMPORTE LE VENT et des comédies musicales comme UN AMÉRICAIN À PARIS, décide pourtant d’investir dans un projet ambitieux de Science-Fiction. Avec un budget colossal pour l’époque de près de 4 millions de dollars, le producteur Nicholas Nayfack s’engage à proposer du « jamais vu » tant au niveau du récit que des images.

Alan J. Adler, Cyril Hume et Irving Block vont s’inspirer de LA TEMPÊTE de William Shakespeare pour créer l’univers de PLANÈTE INTERDITE. Ainsi, sur la base de la trame initiale présentant le personnage de Prospero exilé avec sa fille sur une lointaine île, les 3 scénaristes projettent les caractères principaux dans un récit futuriste. L’île mystérieuse devient une planète étrange et inconnue, ayant abrité il y a des siècles une civilisation très évoluée, disparue depuis dans des conditions étranges.

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Un savant, Morbius (Walter Pidgeon), y a survécu avec sa fille Altaïra (Anne Francis) et le robot « à tout faire » Robby après le crash de leur vaisseau spatial. Des années plus tard, ils sont retrouvés par l’astronef du Commandant Adams (Leslie Nielsen) et son équipage. Mais d’étranges incidents se produisent dès leur arrivée, les incitant à croire qu’une entité monstrueuse se cache sur la planète Altaïr IV…

Psychanalyse, mythologie et galaxie lointaine

Outre cet emprunt lointain à Shakespeare, les scénaristes de PLANÈTE INTERDITE vont également s’inspirer de Carl Gustav Jung et de sa théorie sur le « ça », soit le « moi intérieur » et, plus précisément, cette part d’ombre que l’on garde au fond de soi afin de réfréner ses pulsions primaires. Dans le film, la civilisation extraterrestre des Krells a atteint un tel degrès de connaissaince et d’intelligence qu’elle n’a pu contrôler cette zone refoulée et s’est auto-détruite.

Des siècles plus tard, l’arrivée des terriens entraîne la création d’un monstre,  matérialisation du « ça » de l’un des protagonistes de l’histoire.

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Parallèlement à cette audacieuse référence à la psychologie analytique de Jung, PLANÈTE INTERDITE s’inspire aussi de la mythologie Grecque avec Bellérophon – le nom même du vaisseau spatial de Morbius – et son combat contre la Chimère.

La Chimère, créature fantastique et maléfique dont l’apparence se compose de plusieurs animaux existants, est devenu dans le film le monstre issu de l’inconscient d’un des personnages, lors de son sommeil.

Technicolor et Cinemascope

PLANÈTE INTERDITE s’apparentant à un projet ambitieux, il fut décidé de tourner le film en couleurs et au format panoramique, ce qui était une première pour de la science-fiction à l’époque. De très grands décors furent construits dans les studios de la MGM et un soin tout particulier fut octroyé à l’architecture et aux costumes.

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Cedric Gibbons, l’un des directeurs artistiques du film avec Arthur Lonergan, fut l’un des plus célèbres chef décorateur de la MGM pendant plus de 30 ans et travailla sur des œuvres comme LE MAGICIEN D’OZ ou CHANTONS SOUS LA PLUIE. Edwin B. Willis et Hugh Hunt s’occupèrent des décors du film après avoir participé, entre autres, à des titres comme QUO VADIS ou BEN HUR. Non crédité au générique, l’artiste peintre Irving Block créa de superbes matte paintings, procédé dont il s’était fait une spécialité à Hollywood.

Au niveau du casting, l’acteur Walter Pidgeon, le plus connu de tous, avait déjà tourné dans des œuvres comme QU’ELLE ÉTAIT VERTE MA VALLÉE ou QUO VADIS. Seul personnage féminin du film, Anne Francis avait joué dans GRAINE DE VIOLENCE et dans UN HOMME EST PASSÉ avec Spencer Tracy. Leslie Nielsen débutait sa carrière lorsqu’il fut choisi pour incarner le Commandant Adams. On le vit par la suite dans des rôles sérieux pour des films comme L’AVENTURE DU POSEïDON ou dans de nombreuses séries tv des années 60 et 70, tels CANON ou LES RUES DE SAN FRANCISCO. Mais il est aujourd’hui célèbre pour ses rôles dans les comédies parodiques Y-A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION? ou Y-A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE?

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La première BO électronique

PLANÈTE INTERDITE fut le premier film dont la bande originale était entièrement électronique. On la doit à un couple de précurseurs dans le domaine: Bebe et Louis Barron. Compositeurs et arrangeurs, ils furent choisi sur un test sonore demandé par la MGM qui emballa la production.

Pour l’occasion, les Barron créèrent une installation composé entièrement de matériels électroniques et utilisèrent un ring modulator (un effet réalisé à partir d’un oscillateur et utilisé sur les synthétiseurs) pour obtenir la sonorité étrange du film.

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À la sortie de PLANÈTE INTERDITE, Louis et Bebe Barron ne furent pas autorisés par le syndicat des musiciens et compositeurs américains à être crédités en tant que compositeurs de bandes originales mais comme spécialistes sonores (ou « sound designers » en VO) sur ce film et sur les autres productions cinématographiques auxquelles ils participèrent. Une absurdité de l’époque alors que le couple est aujourd’hui considéré comme un duo de pionniers en matière de musique électronique…

Robot géant et monstre animé

e-et-cie-planete-francis-3fa7354L’élément indissociable de PLANÈTE INTERDITE demeure, plus de 60 ans après la sortie du film, son robot vedette, Robby (choisi comme « mascotte » pour ce blog) et dont le secret fut longtemps entretenu. Sa création est due au directeur artistique et designer Robert Kinoshita, à l’origine également du robot de la série des années 60 PERDUS DANS L’ESPACE.

D’une hauteur de 2m25 et parcouru de 800 m de câbles électriques rien que pour l’animation de sa tête, Robby était une large coque vide de 45 kg permettant à un acteur de s’y glisser comme dans un costume pour l’interpréter.

Régi par les « 3 lois de la robotique » emprunté à Isaac Asimov, Robby le robot devint la véritable vedette de PLANÈTE INTERDITE, revenant dans un autre film fantastique, LE CERVEAU INFERNAL, un an plus tard et faisant de régulières apparitions dans de nombreuses séries tv américaines dont un épisode de COLUMBO.

Enfin, pour tous ceux et celles qui ont découvert PLANÈTE INTERDITE dans leur enfance, en salles et lors de diffusions télé, il est un autre élément important lié au film et inoubliable: la créature issue de l’inconscient et s’attaquant à l’équipage du commandant Adams.

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Tout d’abord invisible et simulé par d’énormes traces de pas, le monstre se matérialise dans un champ de force lors d’une scène mémorable du film. Son apparition est l’œuvre de créatifs des studios Disney, « prêtés » à l’occasion pour concrétiser la séquence.

La fluidité et la briéveté de cette séquence animée donna l’un des moments forts réussis de PLANÈTE INTERDITE. Ces mêmes designers travaillèrent également sur d’autres parties du film telles l’atterrissage de la soucoupe terrienne ou la désintégration d’un tigre domestique d’Altaïra, devenu soudainement incontrôlable…

Culte et inspiration

Succès lors de sa sortie, PLANÈTE INTERDITE obtint assez rapidement une place culte dans le cinéma de SF. Le traitement soigné de sa conception influença de nombreux autres films et séries tv devenus également des œuvres phares de la science-fiction.

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La réussite du personnage de Robby et le gigantisme de certains décors n’est pas sans évoquer, 20 ans avant son arrivée, STAR WARS, ses droïdes C3PO et R2D2 et les puits sans fin de l’Étoile Noire. L’équipage du croiseur spatial et son jeune commandant téméraire sont les prémices de STAR TREK, de l’Enterprise et du capitaine Kirk.

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L’influence visuelle de PLANÈTE INTERDITE se fit sentir sur toute une génération de cinéastes issus du Nouvel Hollywood dans les années 70. Je vous invite à voir quelques emprunts plus ou moins volontaires en cliquant ce lien

Bien avant la saga de George Lucas et son marketing, le personnage de Robby le robot devint le premier véritable proder du cinéma fantastique. On le trouve toujours en bonne place dans les boutiques spécialisées et il reste encore aujourd’hui l’un des personnages fétiches des collectionneurs. Le nom même de « Forbidden Planet » entraîna la création d’une grande chaîne de produits dérivés au Royaume Uni et d’une boutique de comics et proders à New York.

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Si vous souhaitez découvrir ou revoir ce petit bijou du 7ème art, je vous recommande son édition blu-ray, très complète quant aux bonus (qui m’ont permis entre autres d’écrire cet article) et idéale dans sa restauration du son et de l’image.

Plus de 60 ans après sa sortie, PLANÈTE INTERDITE a pris une patine certaine, principalement au niveau des dialogues et de la bluette entre Altaïra et Adams et de certains éléments de décor. Mais ce charme suranné participe aussi au plaisir que procure le film. Un classique vintage et une date importante dans le cinéma de science-fiction…


PLANÈTE INTERDITE (FORBIDDEN PLANET,1956) de Fred M. Wilcox.
Avec Walter Pidgeon, Anne Francis, Leslie Nielsen, Warren Stevens, Earl Holliman, Richard Anderson…
Scénario: Cyril Hume, sur un sujet d’Irving Block et Allen Adler d’après LA TEMPÊTE de William Shakespeare.
Musique: Louis et Bebe Barron.

Crédits photos: MGM.


Bande-Annonce

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. rp1989 dit :

    J’adore la SF au cinéma et plus ils sont anciens, mieux c’est pour moi donc j’espère le voir et pouvoir te faire partager mon avis. Merci pour cet article!
    Bisous à toi et à plus sur nos blogs respectifs!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci et de rien Rose ! Je te le recommande vivement, c’est un grand classique. Si tu aimes les anciens films de SF, celui-ci est immanquable 😉

      Aimé par 1 personne

  2. Ce film-là, j’ai envie de le voir depuis toujours, et pourtant, je l’ai toujours raté. Mais à chaque fois que je ne vois ne serait-ce qu’une image du film, je me dit qu’il me le faut absolument.
    Y’a tout ce dont je peux rêver:
    – La tempête est ma pièce de Shakespeare favorite,
    – Je suis une adoratrice des débuts de la musique électronique: j’ai regardé mon premier épisode du Doctor Who il y a bien longtemps, à cause de l’inlassable écoute du morceau que Delia Derbyshire avait écrit pour le générique
    – Non mais les costumes, quoi?
    – Un robot, et les robots, c’est toujours cool
    Si en plus tu me dis qu’il y a du beau matte painting, des décor de fou et de la technicolor, j’espère que c’est le dernier coup de pied au fesse dont je vais avoir besoin pour me le procurer

    Aimé par 1 personne

    1. Ah ah !! Mademoiselle est connaisseuse 😉 Sincèrement Margret, je suis persuadé que le film te plaira ! Il reste très beau à voir et son petit côté kitsch / vintage ajoute au charme d’origine. Et c’est le vrai premier film de SF ayant bénéficié d’autant de soin dans sa confection.

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  3. manU dit :

    Encore un que je n’ai jamais vu et je rate quelque chose si j’en crois ton billet !!

    Aimé par 1 personne

    1. Ah oui Manu, c’est un grand et beau classique à voir absolument !

      J'aime

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