Des espoirs et déceptions #12

Alors que l’attendu – et redouté – BLADE RUNNER 2049 sort actuellement sur les écrans, l’envie de vous faire partager mon expérience de cinéphile déçu et de graphiste inquiet quant aux nouvelles générations de créatifs s’est naturellement imposé. Où il est question de transmission, de culture et de sensibilité. Et de remise en question.

les apprentis graphistes rêvent-ils encore ?

Il y a quelques années, mon activité de graphiste indépendant me donna l’occasion d’intervenir auprès d’apprentis pour leur transmettre mes connaissances sur les logiciels en usage dans le métier. Le trio gagnant Photoshop / Illustrator / Indesign que certains d’entre vous connaissent peut-être, principalement employés pour les travaux imprimés, faisait partie du programme.

Afin de constater si mes cours étaient suivis, on me demanda d’effectuer de réguliers contrôles des connaissances, mais aussi de mettre en place un projet graphique, nécessitant réflexion créative et implication personnelle en plus du savoir technique. Il faut bien comprendre que toute démarche graphique part d’un travail de recherche, d’essais et d’intense cogitation ! Le fameux « brainstorming » ou « tempête de cerveau »…

Naïvement, j’avais envisagé de leur transmettre ma passion du cinéma par le biais de mes cours. Le projet annuel m’en donnait l’occasion : je décidais de leur proposer une série de travaux – illustration, création d’une campagne pub, édition d’un dossier de presse… – autour d’un classique du 7ème art.

Cette fameuse année, mon choix s’était porté sur BLADE RUNNER, chef d’œuvre de SF et l’une des œuvres les plus marquantes de Ridley Scott, devenu depuis plus de 30 ans un incontournable du cinéma. Les apprenants de ma classe n’étaient pas encore nés à la sortie du film en 1982. Et la majorité d’entre eux n’avait jamais vu le film. Raison de plus pour combler une lacune et leur donner accès à un bijou visuel et émotionnel…

Je ne pouvais ni réserver une salle ni les inviter chez moi. Mais le bon matériel de l’école m’offrait l’opportunité d’une séance improvisée dans la salle de cours. Vidéoprojecteur récent, grand écran… une fois les stores baissés, l’ambiance était garantie.

Rick Deckard a le blues. Moi aussi…

Une fois le film terminé, il n’ était pas nécessaire d’allumer les néons de la salle pour comprendre mon erreur. J’étais le seul à sourire idiotement, emballé comme au premier jour, redécouvrant BLADE RUNNER et sa puissance sensorielle. Face à moi, ça n’était que bâillements et mortel ennui à peine masqué.

« Alors, vous en avez pensé quoi ? ». Silence pesant dans la classe, alors que je remontais les stores. Je leur avais mis la pression ces dernières semaines, avant la projection, leur parlant du film comme on évoque un être aimé, tentant de leur transmettre mes impressions. La force des images, l’influence sur la SF de ces 30 dernières années, la musique envoutante de Vangelis… Je leur avait probablement trop donné.

Un étudiant pris timidement la parole. « Ben, ça manque d’action quoi… ». Un autre : « Ouais, c’est un peu ça en fait ! ». Une fille : « Oh et puis moi, je supporte pas Harrison Ford ! » « Ouais grave, je l’avais pas reconnu tellement il est jeune dans le film ! ». Des rires se mirent à fuser alors que je constatais qu’un môme s’était endormi sur son clavier d’ordinateur, planqué dans le fond de la classe.

Le calme était revenu, certainement lié à ma tête déconfite devant tant de réactions décevantes. On avait pas vu le même film, c’était évident.

Mais d’où venait le problème alors ? D’un choc de culture, de génération, de goût, de sensibilité ? Un peut de tout ça, évidemment. Je me suis souvent retourné la question après cette désastreuse projection, pensant être devenu un vieux con, trop sûr de mes acquis, imaginant pompeusement pouvoir communiquer mon expérience et mes passions à des individus pouvant être mes enfants. Pourtant, j’avais 13 ans quand j’avais découvert BLADE RUNNER en salles pour la première fois. Un choc et une émotion inoubliables…

Les années qui suivirent, pour d’autres groupes d’apprenants, je décidais de poursuivre mon idée avec d’autres films, ne leur imposant plus de projections mais les invitant à découvrir les œuvres par eux-mêmes. Mais un jour, en abordant la carrière de Stanley Kubrick, je constatais que c’était peine perdue. « Oh les images de synthèse dans 2001, elles sont trop nazes ! ». « M’sieur, on pourrait pas faire un projet sur Harry Potter ? ».

C’est en constatant que certains d’entre eux me donnaient des envies de meurtre que je décidais de ne plus jamais parler de 7ème art avec mes apprenants.

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