Revoir DUEL

Alors que l’année 2018 marque la sortie de 2 films de Steven Spielberg à 2 mois d’intervalle, je vous propose un retour vers l’œuvre fondatrice qui lança la carrière du « wonder boy » d’Hollywood : DUEL.

Beau comme un camion

À l’origine de DUEL, il y a une nouvelle du romancier Richard Matheson, auteur américain réputé dans les domaines du thriller et du fantastique. On lui doit, entre autres, L’HOMME QUI RÉTRÉCIT, JE SUIS UNE LÉGENDE, LES SEINS DE GLACE – tous les 3 adaptés au cinéma – et plusieurs scénarios de l’anthologie fantastique THE TWILIGHT ZONE à la télévision.

Aux débuts des années 70, Matheson va s’inspirer d’un incident qui lui estarrivé avec le conducteur d’un poids lourd, 10 ans plus tôt, alors qu’il prenait la route. Son récit est publié dans la revue PLAYBOY sous la forme d’une nouvelle et ses droits sont acquis par les studios Universal où travaille un jeune cinéaste nommé Steven Spielberg.

Steven Spielberg à l’époque de DUEL…

Brillant réalisateur, le jeune prodige s’est déjà fait remarqué en tournant des pilotes pour l’anthologie d’épouvante NIGHT GALLERY de Rod Serling (créateur de THE TWILIGHT ZONE) et pour une nouvelle série policière novatrice intitulée COLUMBO.

Spielberg connait et apprécie les récits de Richard Matheson. En 1971, à 24 ans, il se voit confier par Universal la réalisation d’un téléfilm inspiré de la nouvelle du romancier. Il est encore loin de se douter que DUEL va réellement lancer sa carrière…

Sur la route

L’histoire de DUEL  se concentre sur un représentant de commerce, David Mann (Dennis Weaver), quittant une grande ville pour prendre en voiture l’une de ses longues routes isolées traversant les États-Unis.

Au cours de son trajet, il double un étrange camion qui lui barre la route. Mais le conducteur du poids-lourd ne l’entend pas ainsi et poursuit le commercial en cherchant manifestement à se venger de « l’affront ».

Jouant avec lui tel un chat avec sa proie, le routier pas sympa pousse ainsi ce simple quidam à se défendre dans un affrontement mortel où tous les coups sont permis.

Fantastique et réalisme

Revoir DUEL aujourd’hui est une formidable occasion de comprendre ce dont sera constitué le cinéma de Steven Spielberg, des années 70 à aujourd’hui.

Le réalisateur va très vite imposer ses conditions : influencé par la Nouvelle Vague française, il choisit, en dépit de ce qui apparaît comme le bon sens pour les dirigeants d’Universal, de tourner en décor naturel et refuse le confort des plateaux. Pour Spielberg, l’utilisation d’artifices – comme la projection d’une route défilante sur un écran – afin de simuler la course-poursuite va à l’encontre de la terreur qu’il veut instaurer auprès des téléspectateurs.

L’utilisation de décors naturels, venant compliquer le tournage mais apportant une plus-value indéniable sur le réalisme du récit, sera reprise pour SUGARLAND EXPRESS et, bien sûr, pour JAWS quelques années plus tard.

En contrepartie de cette crédibilité nécessaire, le film ne montre jamais le conducteur de l’étrange camion. On aperçoit de temps à autre des mains posés sur le volant ou les bottes du chauffeur lorsqu’il descend de son véhicule.

Mais l’absence d’une présence humaine s’avèrera pertinente. Le camion, sombre et sale, devient alors une « entité maléfique », un monstre de la route aux multiples plaques minéralogiques accrochées à la calandre comme autant de trophées. Une preuve que le «monstre»n’en n’est pas à sa première chasse…

Astuces et prises de risque

Disposant d’un petit budget, Steven Spielberg ne peut s’offrir une star pour le 1er – et pratiquement unique – rôle de DUEL. Il se tourne alors vers Dennis Weaver, solide acteur de télévision, vu entre autres dans THE TWILIGHT ZONE et qui reprendra plus tard le personnage de Clint Eastwood dans la série tv inspirée d’UN SHÉRIF À NEW YORK.

Mais c’est pour son interprétation impliquée dans LA SOIF DU MAL d’Orson Welles que Spielberg le choisit. Une décision judicieuse tant l’acteur apporte une belle authenticité à Mann, véritable anti-héros à 2 doigts de sombrer dans la folie.

Durant la totalité du tournage, Spielberg va utiliser 3 vieux camions citerne des années 50, dénichés dans le stock de véhicules des studios Universal. Pour David Mann, le cinéaste choisit une Plymouth rouge orangé pour se détacher du reste du décor et mieux capter l’attention du public. La majorité des scènes sera filmée au Nord Est de Los Angeles.

Des plaques d’immatriculation comme autant de trophées : le camion n’en serait pas à son premier forfait…

Toujours dans ce soucis de crédibilité, Spielberg et son équipe prennent des risques : la scène où le camion fonce sur une cabine téléphonique où se trouve David Mann, par exemple, est réalisé en une prise… avec Dennis Weaver ! L’expression de terreur sur le visage de l’acteur n’était pas simulé.

En contrepartie, la vitesse que les deux véhicules ennemis atteignent parfois est augmentée à l’aide d’une astuce : l’équipe de tournage prend soin de filmer ces séquences sur un « fond neutre » (un paysage désertique et un ciel bleu, par exemple), avec une allure normale des véhicules, puis la vitesse du film est accélérée au cours du montage afin de simuler l’extrême dangerosité de la poursuite.

Cri d’agonie

L’importance du son dans DUEL trouve son apogée dans la séquence finale, lors de la chute du camion meurtrier dans le ravin.

Afin d’augmenter l’effet dramatique de la scène et d’ « d’humaniser » le camion, Spielberg fait ajouter en post production un mixage sonore constitué en grande partie… d’un cri de dinosaure tiré d’un film fantastique et complété par les bruits de tôle froissée ! Jurassic Park avant l’heure…

Ce bruitage fut repris par Spielberg lors du final de JAWS, venant illustrer l’agonie du requin, comme un clin d’œil au film qui le fit connaître.

Pour la chute du camion, il fut décidé dans un premier temps, afin que l’engin roule droit vers le ravin, de bloquer les roues avant du camion et de le laisser filer seul vers sa chute.

Mais le procédé ne fonctionnant pas lors des essais, la cascadeur Carey Loftin – qui figure également le chauffeur du camion – se proposa pour lancer le véhicule à pleine vitesse vers le vide et sauter en marche juste avant l’instant crucial.

Le tournage de la séquence se déroula heureusement sans problème. Et ne nécessita qu’une prise.

Primé à Avoriaz

Diffusé pour la première fois à la télévision sur la chaîne ABC, DUEL rencontre un beau succès d’audience et un succès critique. Le téléfilm est repéré par les organisateurs français d’un festival du film fantastique. Et en janvier 1973, le road movie angoissant de Steven Spielberg gagne le Grand Prix du Festival d’Avoriaz.

La scène du passage à niveau fut tournée pour la distribution en salles du film.

Face à cette réussite, Universal choisit de distribuer DUEL dans les salles de cinéma européennes. Steven Spielberg va tourner de nouvelles séquences afin d’en faire un long métrage de 90 minutes distribué au cinéma.

Premier coup de maître

Télévision ou cinéma, peu importe le média : avec DUEL, Spielberg venait de susciter la curiosité du public, de la critique et des professionnels du 7ème art avec ce que l’on peut désigner comme un premier coup de maître.

La suite appartient déjà à l’histoire. Un prix du scénario à Cannes mais un échec commercial pour SUGARLAND EXPRESS en 1974. Puis le raz-de-marée des DENTS DE LA MER, considéré comme le véritable premier blockbuster, durant l’été 1975. Et un parcours abordant tous les genres, de la SF au film historique en passant par le drame et la comédie sentimentale…

Steven Spielberg, durant la tournée de promotion européenne de DUEL.

DUEL reste à mes yeux une véritable leçon de cinéma, parfois copiée (HITCHER de Robert Harmon en 1986, par exemple) mais jamais égalée. Il définit l’une des facettes du cinéma de Steven Spielberg, souvent composé d’individus ordinaires face à d’incroyables situations : le chef Brody face au requin de JAWS, Roy Neary face aux OVNIS de RENCONTRES DU 3ème TYPE, Victor Navorsky face à l’absurdité de l’Administration dans LE TERMINAL, l’agent du Mossad Avner face au besoin de vengeance de son pays dans MUNICH…

Certains (eh oui !) pensent encore qu’il est frustrant de ne pas connaître les réelles motivations du camion meurtrier et de son invisible chauffeur. Je crois, pour ma part, que cette volontaire zone d’ombre apporte une valeur ajoutée au récit. Et contribue à sa touche fantastique.

Ce duel sous un soleil écrasant est un révélateur pour le personnage de David Mann. Un test comme un ultime sursaut devant la banale linéarité de son existence ? À chacun d’y trouver sa propre explication…

 

DUEL (1971) de Steven Spielberg.
Avec Dennis Weaver, Lou Frizzell, Tim Herbert…
Scénario : Richard Matheson. Musique : Billy Goldenberg.

Crédits photos : © Universal Pictures.

BONUS

DUEL à travers quelques affiches autour du monde. Cliquez sur l’une des affiches pour lancer la galerie…

BANDE-ANNONCE

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