Revoir LA MORT AUX TROUSSES

S’il existe des films que l’on ne se lasse de voir et revoir depuis leur sortie en salles, LA MORT AUX TROUSSES d’Alfred Hitchcock en est certainement le chef de fil. Incontestable chef d’œuvre du « maître du suspense », savoureux cocktail de thriller, de comédie, d’espionnage et de romance, cette œuvre essentielle dans la carrière du célèbre cinéaste s’impose aujourd’hui comme l’un de ses meilleurs films, si ce n’est le meilleur.

Retour sur LA MORT AUX TROUSSES (NORTH BY NORTHWEST en VO), pièce maîtresse du 7ème art.

Le générique originale du film, signé Saul Bass.

Le scénario ultime

À la fin des années 50, le scénariste Ernest Lehman et le réalisateur Alfred Hitchcock se rencontrent par l’intermédiaire du compositeur Bernard Herrmann (VERTIGO, PSYCHOSE, TAXI DRIVER…).

Lehman s’est déjà fait remarquer à Hollywood avec des œuvres comme LA TOUR DES AMBITIEUX de Robert Wise ou SABRINA de Billy Wilder. Il est bientôt amené à travailler avec Hitchcock sur l’adaptation du roman CARGAISON DANGEREUSE pour les tudios MGM. Mais le projet n’avance pas. Le scénariste et le cinéaste ne se sentent pas impliqués par ce récit de naufrage. Leur entente les amènent pourtant à se rencontrer et à échanger fréquemment.

Ernest Lehman et Alfred Hitchcock

Dans ce qui apparaît avec le recul comme une pointe d’orgueil, Ernest Lehman promet à Alfred Hitchcock de lui écrire « l’ultime scénario ». Un récit qui regrouperait tous les éléments de l’univers du metteur-en-scène : faux coupable, thriller, drame, comédie, suspense…

Hitchcock, quant à lui, n’a qu’une amorce de synopsis à suggérer à Lehman : à l’image de 5ème COLONNE se terminant sur la Statue de la Liberté, il souhaite un final se déroulant sur le Mont Rushmore, monument située dans le Dakota et représentant 4 têtes de présidents américains sculptées dans la roche.

Le cinéaste suggère également à Lehman de s’inspirer de l’affaire Galindez, le véritable récit d’un enlèvement spectaculaire en plein New York.

Espionnage et triangle amoureux

Auprès des cadres de la MGM, Alfred Hitchcock parvient à vendre ce nouveau projet avant celui tiré de CARGAISON DANGEREUSE en usant d’un leurre, promettant que les deux récits sont en bonne voie.

Il les convainc avec cette histoire de Roger Thornhill, publicitaire New Yorkais pris par méprise pour George Kaplan, un espion que des truands, à la solde d’un certain Philip Vandamm, cherchent à éliminer. Bientôt obligé de fuir, Thornhill va croiser la route de la séduisante Eve Kendall, dont il s’éprend. Mais la jeune femme est aussi la maîtresse de Vandamm…

Laissant Hitchcock éblouir son monde, Ernest Lehman décide de suivre le parcours de son personnage principal, Roger Thornhill, en se rendant aux Nations Unies, en prenant un train vers Chicago à la station Grand Central de New York et même en essayant d’escalader le Mont Rushmore !

En réalité, Lehman peine à rédiger le scénario de LA MORT AUX TROUSSES. Lorsqu’il rend sa « copie » à Hitch, ce dernier n’est pas satisfait. Il compte sur la réussite de ce film pour remonter la pente, professionellement et humainement parlant.

1958 est en effet une année éprouvante pour le cinéaste. Son épouse, Alma (qui est aussi sa plus fidèle et proche collaboratrice), vient de subir une lourde opération pour soigner un cancer. Quant à son dernier film, VERTIGO, c’est un échec commercial, mal compris de la majorité des critiques.

Hitchcock et Lehman vont donc retravailler le récit de LA MORT AUX TROUSSES, lui apportant de la légèreté à l’inverse de VERTIGO et en recentrant le cœur de l’intrigue autour du triangle amoureux Thornhill-Eve Kendall-VanDamm, ce dernier utilisant le marché d’art pour dissimuler et vendre des informations.

Avec la présence d’une statuette remplie de microfilms, source de convoitise alors que la Guerre Froide est à son apogée, les deux hommes pousseront le principe du MacGuffin à son extrême : user d’un banal objet comme le ressort principal d’une intrigue complexe.

Élégance meurtrière et passion ferroviaire

L’acteur James Stewart est intéressé par le rôle de Thornhill. Mais Alfred Hitchcock lui porte – à tort – une certaine responsabilité dans l’échec de VERTIGO. De plus, le cinéaste voit en Roger Thornhill une séduction faîte d’assurance et de décontraction que Stewart ne lui inspire pas.

Le réalisateur se tourne alors vers Cary Grant et le convainc d’interpréter Thornhill, malgré les hésitations de l’acteur alors en pleine psychothérapie, sujet à de multiples doutes et remises en question quant à son statut de star hollywoodienne.

Le britannique James Mason (20 000 LIEUES SOUSLES MERS, UNE ÉTOILE EST NÉE…) est engagée pour interpréter le suave et inquiétant Philip Vandamm. Mason va donner à son personnage une « élégance meurtrière » à la fois marquante et feutrée, véritable modèle inavoué pour les futurs ennemis de la série des James Bond. Toutefois, l’acteur reconnaîtra plus tard être déçu de son personnage et du peu d’importance que lui attribuait Hitchcock, préférant son rôle dans L’AFFAIRE CICÉRON tourné la même année…

Aux côtés de James Mason, Hitchcock engage le jeune Martin Landau, remarqué sur les planches et dont c’est le premier grand rôle au cinéma. Dans le rôle de l’inquiétant Leonard, secrétaire particulier de Vandamm, l’acteur apporte quelques connotations homosexuelles à son personnage à la demande d’Hitchcock et de Lehman. La « scène de ménage » entre Landau et Mason, vers la fin du film, est assez explicite sur la question.

Pour le rôle féminin principal, Hitchcock surprend tout le monde en choisissant Eva Marie Saint. Issue de l’Actor Studio, la jeune femme s’est imposée dès son premier film avec l’Oscar du Meilleur Second Rôle Féminin dans SUR LES QUAIS d’Elia Kazan, aux côtés de Marlon Brando.

Charmante et talentueuse, Eva Marie Saint véhicule malgré elle une image « naturelle et saine » loin de la sophistiquée et troublante Eve Kendall. Comme à son habitude, Hitchcock va « façonner » la jeune femme, apportant un soin tout particulier à la confection de sa garde-robe . Dans le même temps, pour les scènes du train par exemple, le cinéaste suggère à la jeune actrice d’interpréter son personnage en fixant du regard son partenaire Cary Grant, tout en « soupirant » ses répliques. Effet troublant garanti !

Polémique et avion fatal

LA MORT AUX TROUSSES comporte de nombreuses séquences devenues célèbres pour leur maestria et leur impact graphique, comme le meurtre aux Nations-Unies ou le duel amoureux à bord du train.

Mais l’une d’entre elle demeure encore aujourd’hui dans toutes les mémoires : l’attaque meurtrière de l’avion au dessus du champ de maïs.

Alfred Hitchcock et Cary Grant, sur le tournage du film…

La séquence de l’avion, chassant Cary Grant / Roger Thornhill, fut tourné en Californie, dans une région agricole isolée où fut planté un champ de maïs spécialement pour le film. Grant paya de sa personne, passant de longues heures à « cuir » sous le soleil dans son complet gris alors qu’Hitchcock, pour l’une des rares fois de sa carrière si ce n’est la seule, remplaça momentanément son costume par un polo plus léger !

L’idée géniale du cinéaste fut d’inverser les codes inhérents à ce genre de séquences : au lieu d’une ruelle sombre, la nuit et sous la pluie, alors qu’une puissante voiture noire surgit pour attenter à la vie du héros, Hitchcock place Thornhill / Grant en plein jour, dans un espace immense et au soleil. Le réalisateur pousse même l’ironie en faisant surgir, du lointain, un puissant véhicule noir… qui ne fait que passer sans se soucier de la présence de Thornhill !

Lors de l’explosion du camion, Cary Grant fut bien sûr doublé. Et certains plans furent tournés en studio, face à une rétro-projection, afin d’éviter à l’acteur d’être réellement fauché par l’avion meurtrier. Enfin, afin de masquer les batiments bien visible d’une ville à l’horizon et d’accentuer l’isolement de Thornhill, un matte painting servi de masque entre la cité lointaine et la caméra.

Certains plans du film, non autorisés, furent tournés « à la volée » et de loin, comme celui où Thornhill traverse le hall du Plaza à New York ou cet autre moment où le héros se dirige vers l’accueil du bâtiment des Nations Unies.

Mais un véritable tollé manqua de faire couler le film : la séquence finale sur le Mont Rushmore. Cinéaste reconnu, il était difficile pour Alfred Hitchcock d’effectuer un nouveau tournage sans que les medias et le public ne soient rapidement informés. Et l’idée même d’un thriller s’achevant par un combat meurtrier sur l’un des monuments les plus célèbres des États-Unis provoqua un scandale, menaçant la production du film.

Sur le décor du Mont Rushmore…

Alfred Hitchcock et les pontes de la MGM durent user de stratagèmes et de diplomatie afin de calmer les esprits. Le cinéaste promit que la majorité de la fin du film serait tourné en studio. Et il tint sa promesse : un superbe et immense décor, reproduisant fidèlement des parties des gigantesques visages des présidents George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln, fut installé dans les studios de la MGM. Réalisé principalement en béton sur une charpente métallique, la reproduction était filmé devant une immense et réaliste peinture figurant les autres sculptures, le ciel et la forêt avoisinante. La magie du 7ème art !

Architecture, boulette et symbole phallique

Une légende attribue à Frank Lloyd Wright la création de la maison de Vandamm vers la fin du film. C’est faux puisque le célèbre architecte refusait de travailler pour le cinéma. Les designers du film s’inspirèrent donc d’une de ses créations. Une partie de la maison fut construite en extérieur, près des studios. Et pour les plans larges, on utilisa des mattes paintings.

Connu de tous (ou presque) aujourd’hui, une scène du film comporte une erreur amusante : dans le restaurant, quand Eve tire sur Roger Thornhill après s’être disputé avec lui, on peut voir, à l’arrière plan, un petit garçon se boucher les oreilles juste avant le coup de feu ! Un enfant plus prévoyant que l’équipe de tournage et le monteur George Tomasini qui ne firent pas attention à ce détail et laissèrent la séquence dans le film…

Durant la production de LA MORT AUX TROUSSES et après sa sortie, Alfred Hitchcock connut quelques soucis avec la censure encore prude de l’époque. Dans les scènes de train, lors de la conversation entre Eve Kendall et Thornhill au wagon restaurant, la phrase « Je ne fais jamais l’amour le ventre vide » prononcée par Eva Marie-Saint fut remplacée, lors de la post-synchronisation, par « Je ne parle jamais d’amour le ventre vide ».

Mais l’ultime plan reste gravé dans les mémoires. Hitchcock, agacé par les producteurs qui l’obligèrent à inclure une réplique insinuant que le couple de héros étaient officiellement mariés alors qu’ils s’apprêtent à passer la nuit dans un train (« Viens là Mme Thornhill ») se « vengea » en filmant un train pénétrant dans un tunnel alors que le mot « FIN » s’affiche ! À l’époque, personne – ou presque – n’y fit attention. Mais aujourd’hui, tout le monde en parle.

Musique, succès et influence

Presque 60 ans après sa sortie, LA MORT AUX TROUSSES reste une réussite due à sa brillante mise en scène, son scénario haletant et son casting sans faute. Mais ce succès ne serait rien sans la brillante bande originale de Bernard Herrmann.

Véritable ballet virevoltant et tourbillonnant à l’image du film, l’inoubliable création du compositeur fétiche d’Alfred Hitchcock mêle avec brio les moments de suspense, l’action et le romantisme et devient un élément clé du succès de LA MORT AUX TROUSSES.

Succès critique et commercial à la sortie du film, au point qu’on lui attribue parfois le titre de véritable premier blockbuster de l’histoire du 7ème art. L’impact de LA MORT AUX TROUSSES est d’une telle évidence aujourd’hui que l’on oublierait presque ses difficultés de tournage et de production, comme pour de nombreux succës cinématographiques.

Cocktail prenant et léger, véritable référence pour les professionnels du cinéma comme pour de nombreux critiques et conéphiles, LA MORT AUX TROUSSES influença bon nombre de productions ultérieures comme les premiers films de la série des James Bond. Pour vous en rendre compte, il vous suffit, par exemple, de visionner à la suite le film d’Hitchcock et BONS BAISERS DE RUSSIE de Terence Young.

Dans la culture et même dans l’éducation, LA MORT AUX TROUSSES s’est imposé comme une référence. Depuis une dizaine d’années, le film d’Hitchcock est au programme de certains Baccalauréats, dans des sections audiovisuelles et musicales.

Chef d’œuvre indémodable, plaisir illimitée réunissant les cinéphiles avertis et les cinéphages De tous âges, sexes et nationalités, LA MORT AUX TROUSSES demeure une réussite méritée et un film culte qui ne s’est pas émoussé avec le temps.

LA MORT AUX TROUSSES (1959) d’Alfred Hitchcock.
Avec Cary Grant, Eva Marie Saint, James Mason, Martin Landau, Leo G. Carroll…
Scénario : Ernest Lehman. Musique : Bernard Herrmann.

Crédits photos : © Metro-Goldwyn-Mayer

Bande-annonce

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. roijoyeux dit :

    un grand classique du grand Hitchcock, bravo pour cet article très prenant et complet !!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci RoiJoyeux 😉👍

      Aimé par 1 personne

  2. manU dit :

    Passionnant ce billet !!! Un autre prévu bientôt ? 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Manu 😉👍
      Alors, là je viens de faire un article « chroniques rapido » sur 3 films.
      Et j’en prépare un autre, plus « léger » sur 5 nanars des années 80.
      Et sinon…. dans le même genre que celui-ci…. j’ai plusieurs pistes 😉

      J'aime

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