Revoir POINT LIMITE ZÉRO

De nos jours, le terme « culte » est utilisé (usé ?) à toutes les sauces. J’ai l’air de me plaindre là. Et pourtant, je le reconnais – « j’avoue » comme l’utilise la majorité de la population actuelle, comme un étrange relent de culpabilité sur le droit de vivre… – j’emploie cette expression moi aussi, probablement un peu trop souvent.

Toutefois, certaines œuvres cinématographiques méritent amplement cette appellation. Prenez un film comme POINT LIMITE ZÉRO (VANISHING POINT en VO, soit le « point de fuite »). Rapidement évoqué il y a quelques années dans un précédent article sur les road-movies, ce trip tout à la fois lumineux et crépusculaire méritait un billet plus développé.

Attachez votre ceinture et oubliez les limitations de vitesse. Aujourd’hui, et je pèse mes mots, on roule à tombeau ouvert.

 

On the road again…

Un peu d’Histoire. Retour 50 ans en arrière à Hollywood, à l’époque de ce qui sera ultérieurement nommé le « Nouvel Hollywood », mouvement inspiré de la Nouvelle Vague française désireux de reconnaître le metteur-en-scène d’un film comme étant le créateur d’une œuvre face à la toute puissance des grands studios.

Un vent contestataire secoue la société américaine de la fin des années 60 et le début des années 70, alors que le pays est embourbé dans la Guerre du Vietnam et les manifestations de toutes sortes. Cette rebellion se traduit au cinéma par l’apparition d’œuvres indépendantes, tournées en extérieur, teintées de réalisme et d’une certaine crudité, loin des paillettes et du glamour d’usage.

Dans sa « fuite en avant », Kowalski provoque les autorités…

Des films comme BONNIE AND CLYDE ou EASY RIDER débarquent en salles et vont progressivement s’imposer comme de futurs classiques du 7ème art. Si l’on y ajoute le téléfilm DUEL d’un jeune cinéaste nommé Steven Spielberg, on aura vite établi le point commun de toutes ces œuvres : la route pour décor principal.

Et lorsque j’évoque la route, je ne parle pas de ces highways à 5 voies qui parcourent les États-Unis . Il est ici question de ces petites routes interminables et désertiques, écrasées par le soleil et envahies par le sable et la poussière, où seules quelques pompes à essence signalent une présence humaine.

Kowalski (Barry Newman), héros malgré lui malmené par l’existence…

En 1971, dans cette mouvance, POINT LIMITE ZÉRO est le récit d’un convoyeur de voitures, Kowalski (Barry Newman) faisant le pari d’amener une Dodge Challenger blanche de Denver, dans le Colorado, à San Francisco, en Californie, en 15 heures chrono. Dépassant toutes les limitations de vitesse, pourchassé par les polices des différents états qu’il traverse, soutenu par un animateur radio noir et aveugle, Kowalski se rémémore son passé de flic et de pilote de stock-car, ses souvenirs de la Guerre du Vietnam, sa femme disparue…

 

Un auteur cubain au scénario

À l’origine du scénario de POINT LIMITE ZÉRO, on trouve le nom de Guillermo Cain d’après une histoire de Malcolm Hart. Mais derrière le pseudo de Cain se trouve Guillermo Cabrera Infante, l’un des écrivains majeurs de la culture latino-américaine.

Originaire de Cuba, l’écrivain est un grand cinéphile, initiateur de la Cinémathèque de la Havane au début des années 50, avec les soutiens d’Henri Langlois et du directeur de la photographie Nestor Almendros (L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES, LES MOISSONS DU CIEL…). Il dirige également CARTELES, une revue de cinéma, jusqu’en 1959. Guillermo Cabrera Infante y publie des articles sur Alfred Hitchcock, Vincente Minnelli ou Orson Welles qu’il admire, comme sur la Nouvelle Vague française et ses cinéastes.

Guillermo Cabrera Infante

Partisan de Fidel Castro, il quitte pourtant le mouvement Castriste en 1965 et s’exile à Londres après avoir défintivement pris ses distances avec le régime de Cuba. En 1968, il écrit le scénario de WONDERWALL de Joe Massot, un film psychédélique en plein accord avec son époque d’après une histoire de Gérard Brach.

Interprété entre autres par Jane Birkin sur des musiques de George Harrison et Led Zeppelin, WONDERWALL fait l’ouverture du Festival de Cannes en 68 et permet à l’auteur cubain de se faire remarquer. Il enchaîne ainsi avec le scénario de VANISHING POINT / POINT LIMITE ZÉRO que le jeune producteur Richard Zanuck (L’ARNAQUE, LES DENTS DE LA MER, COCOON…) propose au réalisateur Richard C. Sarafian, venu de la télévision.

 

Une production sous tension

Avec un budget serré d’un peu plus d’1 million de dollars et l’urgence d’un tournage express, POINT LIMITE ZÉRO devient une véritable course contre la montre pour Richard C. Sarafian et sa petite équipe technique, obligés d’effectuer près de 20 000 km pour les repérages et 300 km par jour durant la production du film. Le cinéaste met d’ailleurs à profit ses incessants déplacements pour improviser certaines séquences et engager des résidents locaux pour des petits rôles ou de la figuration.

Barry Newman et Victoria Medlin dans une scène de flashback…

Pour le rôle de Kowalski, Sarafian souhaite engager Gene Hackman ou Jack Nicholson. Mais Zanuck lui impose l’acteur Barry Newman avec qui le cinéaste ne s’entendra pas sur toute la durée du tournage ! Une tension supplémentaire qui n’améliore pas les conditions déjà difficiles de la production…

Sur ce tournage difficile, Richard C. Sarafian peut compter sur John A. Alonzo, son directeur de la photographie (CHINATOWN, SCARFACE, TONNERRE DE FEU…) qui effectue un remarquable travail, captant avec habileté la lumière poussiéreuse et l’état d’abandon de la route traversée par Kowalski durant son périple.

Sur le tournage, 9 Dodge Challenger blanches furent nécessaires. Seule une d’entre elles, volée à la fin de la production puis finalement récupérée, fut encore en état de rouler après le clap de fin ! Conséquences d’un tournage sous haute pression, aux séquences de poursuites spectaculaires…

Kowalski (Barry Newman) et sa mythique Dodge Challenger blanche…

Enfin, une anecdote culte pour un film culte : l’actrice Charlotte Rampling tourna une scène… mais fut coupée au montage, lors de la sortie américaine. C’est hélas cette version américaine que l’on peut voir encore aujourd’hui en France, lorsque POINT LIMITE ZÉRO est diffusé en salles ou à la télévision.

Composée de titres reflétants l’époque folk de l’époque et le contexte « road-movie » du film, la Bande Originale de POINT LIMITE ZÉRO comprend, entre autres, 3 titres inédits du chanteur et musicien de rockabilly Jimmy Bowen ainsi que le premier titre interprété par Kim Carnes (le hit BETTE DAVIS’ EYES dans les années 80).

 

Une œuvre crépusculaire et une référence

Devenant une référence avec le temps, POINT LIMITE ZÉRO est sans contexte une œuvre à part et fascinante à bien des niveaux. Film crépusculaire dont l’issue n’est une surprise pour personne, cette véritable « fuite en avant » d’un personnage désabusé, dernier représentant d’une certaine droiture mais malmené par la médiocrité de l’Humanité, est un constat amer de l’Amérique de ce début des années 70.

La belle Gilda Texter, actrice et costumière pour le cinéma…

Ultime doigt d’honneur à une société en perdition, l’équipée de Kowalski est autant un dernier baroud d’honneur, tout en ligne droite – Kowalski roule droit devant lui – que l’acte suicidaire d’un homme perdu et abimé par une existence qui ne l’a pas épargné.

Le paradoxe d’une costumière : devenir une icône dans le rôle d’une motarde entièrement nue !

Plus il s’éloigne de Denver, plus l’environnement de Kowalski prend des allures de fin du monde, l’apparence apocalyptique et étrange d’une terre dévastée et abandonnée, parsemée de pauvres hères et de lieux piqués par la corrosion. On comprend sans peine que le film inspira grandement George Miller pour MAD MAX en 1979…

Avec le recul et après avoir vu le film, le spectateur prend conscience que ce paysage désertique, écrasé par le soleil, reflète l’état d’esprit de Kowalski. Cet anti-héros ne cherche ni les honneurs, ni une certaine reconnaissance du public relayée par Super Soul (Cleavon Little, vu dans LE SHÉRIF EST EN PRISON de Mel Brooks).

Cleavon Little dans le rôle du DJ radio Super Soul…

Cette dernière course, présentée comme un long flasback avant l’inévitable, est un voyage dans l’âme meurtrie et cabossée de Kowalski. Ainsi, le scénario critique de Guillermo Cabrera Infante ne fait aucune concession sur les personnages croisés par l’anti-héros du film : rednecks racistes et violents, beatnicks égarés, communauté hippie aux limites de la secte, population passive venue suivre la course suicidaire comme un spectacle…

Dans ce monde dénué d’humanité, Barry Newman fait une belle composition, apportant avec minimalisme l’humanité nécessaire à Kowalsky pour que l’on s’y attache malgré son mutisme.

Kowalski (Barry Newman) et la motarde nue (Gilda Texter)

En presque 50 ans, POINT LIMITE ZÉRO est devenu une référence pour de nombreux cinéastes. J’évoquais MAD MAX de George Miller, un peu plus haut. Mais on peut y retrouver des éléments plus ou moins directs dans le THELMA ET LOUISE de Ridley Scott, par exemple, ou, plus récemment dans BOULEVARD DE LA MORT de Quentin Tarantino ou THE ROVER de David Michôd.

Kowalski croise un chasseur de serpent (Dean Jagger) sur sa route…

Sans y voir une quelconque fatalité ou l’œuvre du destin, force est de constater qu’aucun membre du film, tant au niveau du casting que de l’équipe technique, ne connut réellement une carrière remarquée après le tournage de POINT LIMITE ZÉRO. Richard Sarafian réalisa le méconnu MEURTRE POUR UN HOMME SEUL / THE NEXT MAN en 1976, un thriller politique avec Sean Connery. Quant à Barry Newman, si la décennie des années 70 fut active à Hollywood comme à la télévision américaine, on l’a surtout en France dans DAYLIGHT avec Sylvester Stallone en 1996 et aux côtés de Terence Stamp dans L’ANGLAIS de Steven Soderbergh en 1999.

Un remake tv en 1997 avec Viggo Mortensen…

Enfin, à signaler, le film de Richard Sarafian a fait l’objet d’un remake par la Fox pour la télévision américaine en 1997. Simplement nommé VANISHING POINT, il était interprété par Viggo Mortensen qui reprenait le rôle de Kowalski.

Dans le domaine du road-movie, POINT LIMITE ZÉRO est devenu une indéniable référence, peu connue du grand public mais inévitable. Une œuvre inclassable mais essentielle à (re)découvrir.

 

POINT LIMITE ZÉRO / VANISHING POINT (1971) de Richard C. Sarafian
Avec Barry Newman, Cleavon Little, Dean Jagger, Robert Koslo, Victoria Medlin, Robert Donner, Gilda Texter…
Scénario : Guillermo Cain et Barry Hall  d’après une histoire de Malcolm Hart. Musique : Jimmy Bowen.

 

Bonus

Pour vous (re)plonger dans le film, rien de tel que sa bande originale en cliquant le visuel ci-dessous !

 

Bonus 2

Le film en affiches, autour du monde…

 

 

Bande-annonce

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