SHAKE YOUR BODY : 3 chroniques sociales sur fond musical

L’âge d’or d’Hollywood nous a offert les plus belles comédies musicales du 7ème art avec des classiques comme SINGIN’ IN THE RAIN, TOUS EN SCÈNE (le film, pas le cartoon) ou UN AMÉRICAIN À PARIS. Le début des années 60 a vu le triomphe de WEST SIDE STORY, tiré d’un grand succès de Broadway mais déjà emprunt d’un certain réalisme en présentant une guerre de gangs dans les faubourgs de New York.

Avec l’arrivée du Disco dans les années 70 puis des vidéos clips et des radios FM dans les années 80, la comédie musicale évolue avec son temps, délaissant ses aspects glamour et flamboyant pour s’ancrer dans une réalité sociale morose.

Car derrière certains films aux succès planétaires se cachent des chroniques amères, des peintures d’une Amérique cabossée par des années grises, loin des paillettes et des décors colorées du Hollywood des années 40 et 50.

Petite démonstration par l’exemple avec 3 films qui ont marqué leur époque et le public.


LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR (1977) de John Badham

Alors que le Disco fait des ravages sur la planète, un film va contribuer à le populariser de façon définitive. LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR, réalisé par John Badham – futur cinéaste de TONNERRE DE FEU et de WARGAMES – débarque avec ses tubes, sa boule à facettes, ses cols Tupolev et ses pattes d’éph moules burnes pour devenir un film phare de façon instantanée.

Aperçu à la télévision et dans le CARRIE de Brian De Palma un an plus tôt, John Travolta y incarne Tony Manero, un jeune italo-américain, issu d’un milieu modeste de Brooklyn. Ses journées sont mornes, entre des parents trop croyants, un frère aîné prêtre et sa bande de potes avec qui il passe ses journées à trainer sans but.

Mais quand le soir tombe, Manero devient le roi de la piste de danse à grand renfort de costume 3 pièces blanc, de chaîne en or, de petits moulinets des mains et de déhanchements sur fond de tubes Disco…

Carton international, le film de John Badham rendra mondialement célèbre John Travolta, qui enchaînera en 1978 avec GREASE de Randal Kleiser, nouveau grand succès et sorte de HAPPY DAYS musical qui confortera l’idée que le jeune acteur n’est qu’une icône de son temps.

Travolta tentera en vain de se diversifier en tournant dans URBAN COW-BOY ou dans BLOW OUT de Brian De Palma en 1981. Mais le public décrochera, l’amenant à une traversée du désert malgré la trilogie ALLO MAMAN ICI BÉBÉ, incompréhensible succès public, avant PULP FICTION de Quentin Tarantino, le ramenant sur le devant de la scène en 1994.

Composée essentiellement par les Bee Gees, le groupe des trois frères Gibb, la BO du film deviendra l’une des plus célèbres au monde avec plus de 40 millions d’albums vendues. Elle installera définitivement LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR comme LE film du Disco.

Mais derrière cet engouement fulgurant, on oublie trop souvent la chronique sociale. Si vous écartez l’aspect purement dansant et musical du film, LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR s’avère plus gris et dramatique qu’il n’y paraît. Le quotidien de Tony Manero, tel qu’il est présenté dans le film, nous rappelle qu’il se situe dans les années 70, décennie des désillusions de l’Amérique post Vietnam et Watergate.

LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR nous montre le parcours d’un jeune paumé que seule la danse parvient à tirer de son existence morose. Avec une fin bien des loin du happy-end de rigueur, le film de John Badham est une chronique sociale désenchantée, proche de l’univers de Martin Scorsese ou du ROCKY de John G. Avildsen.

Si le film a bien évidemment vieilli aujourd’hui, son récit est bien plus sombre que les clichés qu’il véhiculent encore, plus de 40 ans après. En 1982, Sylvester Stallone réalisera une suite aux aventures de Tony Manero, STAYIN’ ALIVE avec un Travolta bodybuildée à outrance et luisant de sueur. Mais, gros navet oblige, le film sera un échec cuisant.

 

FLASHDANCE (1983) d’Adrian Lyne

À peine 6 ans séparent FLASHDANCE de LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR mais le Disco semble déjà oublié. Le début des années 80 voit arriver l’avènement du clip et des radios FM, diffusant à longueur de journées des tubes rythmés, vite mémorisés et pas inoubliables, que la jeunesse de l’époque écoute dans un walkman à cassette auto-reverse.

Dans cet univers gentiment décérébré et fluo, un petit film au budget de 9 millions de dollars débarque sur les écrans et s’impose rapidement comme un énorme succès commercial. Réalisé par Adrian Lyne, cinéaste britannique issu de la publicité, FLASHDANCE va s’imposer comme une référence incontournable de son temps.

Son héroïne, Alex Owens (Jennifer Beals), vit à Pittsburgh où elle travaille comme soudeuse sur un grand chantier. Sa journée de labeur terminée, elle se produit comme danseuse dans un cabaret pour joindre les deux bouts.

Mais la jeune femme rêve d’intégrer une grande école de danse et s’entraîne régulièrement pour passer le concours d’entrée. Le hasard lui fait rencontrer Nick Hurley (Michael Nouri), son patron,  qui s’éprend d’elle…

Tenant sur un mouchoir de poche, le scénario de FLASHDANCE semble s’inspirer d’un conte de fées à la Cendrillon. Avec sa photographie soignée et sa stylisation 80’s, le film a tout d’un long clip vidéo, agrémentée d’une belle happy end à même de rassurer le public. On est en plein dans l’ère Reagan et l’Amérique veut se relever d’années difficiles.

Mais comme pour le film de John Badham, celui d’Adrian Lyne n’évolue pas dans un univers clinquant et lumineux. Le quotidien de la belle Alex est gris, urbain, rythmée par les éclats de soudure et les chorégraphies du soir.

Là aussi, le quotidien maussade est stylisé pour devenir un film visuellement « attrayant ». Outre le genre musicale, FLASHDANCE se différencie de LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR par son époque : années 80 de rigueur, le film, qui a tout du conte de fées moderne, doit se terminer sur une note positive.

Ainsi, Alex gagne à la fois son concours d’entrée dans l’académie de danse et le cœur de son amoureux. Si le film s’achève sur une fin ouverte, on se doute que les tourtereaux vont se marier, acheter une belle propriété à crédit sur 30 ans et enfanter une ribambelle de mouflets qui, un jour prochain, danseront comme si leurs vies en dépendait en s’aspergeant d’eau.

Malgré le carton planétaire du film, la belle Jennifer Beals / Alex ne fit pas une carrière flamboyante à Hollywood. Actrice d’un rôle difficile à faire oublier, on l’a revu plus récemment à la télévision dans des séries comme CASTLE ou THE L WORLD.

Devenu un classique du Top 50, prisé des nostalgiques des 80’s, le titre WHAT A FEELING fut composé par Georgio Moroder, gourou musical de l’époque, révélé auprès du grand public pour sa BO culte de MIDNIGHT EXPRESS et les titres Disco-moites qu’il composa pour Donna Summer à la fin des années 70.

WHAT A FEELING était interprété par Irene Cara, chanteuse et actrice connue pour son rôle dans FAME d’Alan Parker en 1980 et dont elle chantait également le titre phare. Comme quoi, quand la musique et le cinéma s’associent pour faire danser et pleurer dans les chaumières, tout se recoupe !

 

FOOTLOOSE (1983) d’Adrian Lyne

Sorti un an après FLASHDANCE, FOOTLOOSE est réalisé par Herbert Ross, artisan touche-à-tout du cinéma Hollywoodien. On lui doit ainsi TOMBE LES FILLES ET TAIS-TOI avec Woody Allen, SHERLOCK HOLMES ATTAQUE L’ORIENT-EXPRESS (d’après THE SEVEN PER CENT SOLUTION de Nicholas Meyer) ou ADIEU JE RESTE avec Richard Dreyfuss.

Destiné à l’origine pour le cinéaste Michael Cimino, vite écarté pour avoir demandé une trop lourde avance et un droit de regard sur le scénario, le récit de FOOTLOOSE s’inspire d’une histoire vraie s’étant déroulée en Oklahoma en 1978. Il nous présente l’un des aspects « bas de plafond » d’une certaine Amérique, bloquée dans ses principes d’un autre âge.

Parce qu’un tragique accident de la circulation a provoqué la mort de son fils à la sortie d’une soirée, un pasteur borné (John Lithgow) interdit toute fête musicale et dansante dans un patelin paumé. Mais l’arrivée de Ren McCormack (Kevin Bacon), jeune citadin progressiste et révolté, va secouer la fausse tranquillité des riverains endormis.

Tout en écrasant les plates-bandes d’un récit linéaire et remplis de clichés dévalorisants sur « les gars de la campagne » et la « province », FOOTLOOSE nous offre une représentation bien triste des États-Unis où la religion toute puissante a, hélas, de beaux jours devant elle.

Bienvenue dans une riante contrée où, sous couvert de protéger ses ouailles, le curé du coin devient un chef de clan et un moralisateur intolérant. FOOTLOOSE prend alors les apparences d’une œuvre dénonciatrice et engagée, où la danse reste un signe de liberté d’agir et de penser.

Certes, nous ne sommes ni chez Costa-Gavras, ni chez Oliver Stone. Le film, moins célèbre que LA FIÈVRE DU SAMEDI SOIR et FLASHDANCE, surfe avant tout sur l’engouement du jeune public pour les œuvres musicales. Et sur l’attrait des BO diffusées en boucle sur les bandes FM.

FOOTLOOSE devient ainsi célèbre pour son titre éponyme, scandé par Kenny Logins, chanteur habitué des tubes produits pour « bouger son corps » et pour l’interprétation de nombreux thèmes de films comme TOP GUN.

Mais le film d’Herbert Ross permit aussi à Kevin Bacon de devenir une vedette. Encore peu connu à l’époque, l’acteur, issu du théâtre, avait interprété des seconds – voire troisièmes – rôles dans AMERICAN COLLÈGE ou VENDREDI 13. Premier rôle de FOOTLOOSE aux côtés de Lori Singer, issue de la série tv FAME à l’époque, Bacon s’est depuis diversifié dans APOLLO 13, X-MEN FIRST CLASS ou MYSTIC RIVER.

s’il est souvent cantonné aux personnages sombres  et détestables, son personnage d’agitateur des consciences aux « pieds perdus » par la danse lui colle encore à la peau. Au point qu’un late show américain lui demanda de réinterpréter l’une des scènes-clés du film il y a quelques années !

Certes, Bacon a prouvé qu’il ne mettait pas tous ses œufs dans le même panier (oui, je suis très fier de celle-là !). Pourtant, FOOTLOOSE est devenu un film culte pour de nombreux fans, cachant, sous ses apparences de pur divertissement, une réflexion sur la société américaine.

À nouveau, tout est bien qui finit bien : le pasteur reconnaît son erreur, la fiesta peut avoir lieu et le film se termine par un banquet où les villageois festoient… euh… non, là je me trompe de film ! FOOTLOOSE s’achève sur une surpatte d’enfer où les jeunes du coin secouent leurs corps en manque de rythme, menés par Kevin, le roi de la danse. Ainsi soit-il !


Au final, s’il est vrai que l’aspect social de ces 3 films passent au second plan, il est intéressant de constater que le film musical (difficile ici de parler de « comédie musicale ») se pare souvent d’une enveloppe sociologique en cette période charnière de la fin des années 70 et le début des années 80.

Une façon de se « dédouaner » de trop de légèreté ? De toucher un public plus impliqué et directement concerné par la Crise ? De traduire les craintes d’une époque difficile ?

Un peu des trois, probablement. Sans pour autant négliger l’envie de faire se « secouer les corps » !

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