Revoir LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE

LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE s’est imposé comme l’une des comédies les plus irrésistibles du cinéma français par sa mise-en-scène au cordeau, son brillant scénario et son casting 5 étoiles.

Retour sur une œuvre culte et intemporelle.

 

Des origines autobiographiques !

Derrière ce grand classique de la comédie d’espionnage, il y a un livre du violoniste russo-polonais Igal Shamir, LA CINQUIÈME CORDE, publié en 1971. Ce récit va interpeller l’acteur et réalisateur Yves Robert pour son aspect… autobiographique !

Dans LA CINQUIÈME CORDE, sous-titré L’ESPION QUI VENAIT DE JERUSALEM, Shamir évoque en effet, à travers son propre vécu, l’utilisation par les services secrets internationaux de quidams, inoffensifs en apparence, comme autant d’agents-secrets « passe-partout ».

Robert décide d’en faire une adaptation cinématographique. Avec Francis Veber (IL ÉTAIT UNE FOIS UN FLIC, LA VALISE, LE JOUET, LES COMPÈRES…) qui écrira également les dialogues, ils vont mettre sur pied l’histoire rocambolesque de François Perrin (Pierre Richard), un violoniste doux rêveur pris malgré lui dans la lutte interne que se livrent le Colonel Milan (Bernard Blier) et le Colonel Toulouse (Jean Rochefort), les responsables des services secrets français.

Igal Shamir

Dans le but de mener en bateau Milan, Toulouse demande à son assistant Perrache (Paul Le Person) de faire passer un citoyen lambda pour un redoutable espion. Alors qu’il revient d’une série de concerts avec deux chaussures différentes – dont une noire – après une blague que lui ont faîtes d’autres musiciens, Perrin est ainsi choisi au hasard dans le hall d’un aéroport.

Épié, suivi, écouté dans ses moindres faits et gestes, chacune de ses actions quotidiennes devient suspecte : un rdv chez le dentiste annulé, un tour en barque sur un lac, un papier de chewing-gum qui lui colle aux pieds, son entraînement à vélo avec son ami Maurice (Jean Carmet) comme la relation qu’il entretient avec Paulette (Colette Castel), la femme de ce dernier …

 

 

Le grand espion à la tignasse blonde

LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE va propulser Pierre Richard en tant que vedette, comptant parmi les acteurs favoris des français.  C’est pourtant Claude Rich (LES TONTONS FLINGUEURS, LE CRABE-TAMBOUR, LA GUERRE DES POLICES, LA BÛCHE…) qui est un temps envisagé pour le rôle de François Perrin avant que Francis Veber ne suggère l’acteur / réalisateur du DISTRAIT et des MALHEURS D’ALFRED.

Démarrant sa carrière cinématographique, après des années de music-hall, dans ALEXANDRE LE BIENHEUREUX en 1967, Pierre Richard va enchaîner les succès entre les années 70 et 80 : LA MOUTARDE ME MONTE AU NEZ, LA COURSE À L’ÉCHALOTE, LE COUP DU PARAPLUIE, LA CHÈVRE, LE JUMEAU LES FUGITIFS…

Pour Francis Veber, il sera tour à tour François Perrin ou François Pignon. Le personnage du GRAND BLOND lui collera tant à la peau que le titre du film deviendra aussi son surnom. À partir des années 90, sa carrière comprend aussi des rôles dramatiques comme dans le film LES MILLE ET UNE RECETTES DU CUISINIER AMOUREUX ou son interprétation de ROBINSON CRUSOE dans un téléfilm de prestige en 2002.

On a pu le voir récemment dans PARIS PIEDS NUS, LE PETIT SPIROU, Mme MILLS ou LES VIEUX FOURNEAUX.

 

Un casting en or

Autour de Pierre Richard, Yves Robert a réuni des acteurs et actrices de grand talent. Issu du théâtre et ancien élève de Louis Jouvet, auprès de qui il joue dans ENTRÉE DES ARTISTES de Marc Allégret et QUAI DES ORFÈVRES d’Henri-Georges Clouzot, Bernard Blier voit sa carrière cinématographique décoller après la Seconde Guerre Mondiale avec de nombreux seconds rôles dans LES MISÉRABLES ou MARIE-OCTOBRE par exemple.

On l’associe plus facilement aujourd’hui aux personnages et dialogues créés par Michel Audiard dans LE CAVE SE REBIFFE, LES TONTONS FLINGUEURS, CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL ou LES BARBOUZES dans lesquels il excelle. Jusqu’à sa disparition en 1989, il va enchaîner plusieurs « classiques » du cinéma français, comédies, drames ou polars  : FAUT PAS PRENDRE LES ENFANTS DU BON DIEU POUR DES CANARDS SAUVAGES, MON ONCLE BENJAMIN, LE DISTRAIT, LAISSE ALLER C’EST UNE VALSE, JO, MOI Y EN A VOULOIR DES SOUS, JE SAIS RIEN MAIS JE DIRAIS TOUT, LE CORPS DE MON ENNEMI, SÉRIE NOIRE, MES CHERS AMIS, TWIST AGAIN À MOSCOU…

Sous la direction de son fils Bertrand Blier, il tournera plusieurs films comme SI J’ÉTAIS UN ESPION, CALMOS ou BUFFET FROID.

La belle et talentueuse Mireille Darc a enchaîné les rôles marquants principalement dans les années 60 et 70, alternant les comédies, les polars et les drames : POUIC-POUIC, DES PISSENLITS PAR LA RACINE, LES BARBOUZES, NE NOUS FÂCHONS PAS, LA GRANDE SAUTERELLE, JEFF, LES SEINS DE GLACE, LA VALISE, L’HOMME PRESSÉ, LE TÉLÉPHONE ROSE…

Avec son allure flegmatique et sa moustache « british », Jean Rochefort connu lui aussi un parcours impressionnant, après être issu du Conservatoire comme Jean-Paul Belmondo ou Jean-Pierre Marielle.

Il incarnera de nombreux seconds rôles dans les années 50 et 60, comme dans CARTOUCHE, ANGÉLIQUE MARQUISE DES ANGES, LES TRIBULATIONS D’UN CHINOIS EN CHINE ou LE DIABLE PAR LA QUEUE.

Les années 70 lui offriront enfin l’occasion d’accéder aux premiers rôles : L’HORLOGER DE SAINT-PAUL, UN ÉLÉPHANT ÇA TROMPE ÉNORMÉMENT, LE CRABE-TAMBOUR, COURAGE FUYONS, IL FAUT TUER BIRGIT HAAS, L’AMI DE VINCENT, RÉVEILLON CHEZ BOB, TANDEM, LE MARI DE LA COIFFEUSE, RIDICULE, LE PLACARD…

Jean Carmet choisira très jeune de s’orienter vers une carrière artistique. À Paris, il enchaîne les figurations à l’Opéra et au théâtre du Châtelet. Puis on le retrouve dans de nombreux petits rôles comme dans les années 40 et 50. Repéré pour avoir prêté sa voix à la radio dans LA FAMILLE DURATON, il se fait de plus en plus présent au cinéma : MÉLODIE EN SOUS-SOL, LE PETIT BAIGNEUR, FAUT PAS PRENDRE LES ENFANTS DU BON DIEU POUR DES CANARDS SAUVAGES, ELLE CAUSE PLUS… ELLE FLINGUE…

Son personnage de petit français moyen, assassin et raciste, dans DUPONT-LAJOIE d’Yves Boisset en 1974 va le révéler en tant qu’acteur de premier plan. Viendront ensuite de nombreux rôles jusqu’à sa disparition : VIOLETTE NOZIÈRE, BUFFET FROID, LA SOUPE AUX CHOUX, LES MISÉRABLES, LES FUGITIFS, LE CHÂTEAU DE MA MÈRE, LE BAL DES CASSE-PIEDS, GERMINAL…

Venu du théâtre, Paul Le Person voit sa carrière cinématographique décoller au milieu des années 60 avec UN HOMME ET UNE FEMME et LA VIE DE CHÂTEAU. Outre LE GRAND BLOND… et sa suite, Yves Robert le fait tourner dans ALEXANDRE LE BIENHEUREUX. On le retrouve par la suite à la télévision, au théâtre et au cinéma dans LES MALHEURS D’ALFRED de Pierre Richard, COUP DE TÊTE de Jean-Jacques Annaud ou LE CHEVAL D’ORGUEIL de Claude Chabrol.

François (Pierre Richard) et Paulette (Colette Castel), grande adepte de l’équitation au lit…

Issue du théâtre et mère de la comédienne Sophie Arthur, Clodette Castel a joué dans LA VÉRITÉ d’Henri-Georges Clouzot, LE JOUR ET L’HEURE de René Clément ou TWIST AGAIN À MOSCOU. Elle a participé à de nombreuses émissions du programme tv AU THÉÂTRE CE SOIR et a interprété les plus grands auteurs au théâtre : Tenessee Williams dans UN TRAMWAY NOMMÉ DÉSIR, Alberto Moravia dans LE MONDE EST CE QU’IL EST ou DON JUAN d’Henry de Montherlant.

 

Scènes cultes et gags irrésistibles

À sa sortie, LE GRAND BLOND… devient rapidement un grand succès pour ses acteurs, son scénario efficace mais aussi pour ses multiples scènes irrésistibles, devenues mythiques.

« Fais le cheval ! ». Maurice entend la voix de sa femme Paulette dans un camion de fleuriste !

Moments de comédie pure et indémodables comme les scènes d’écoute des espions, cachés dans une camionnette de fleuriste, les séquences de dialogues entre Rochefort et Blier ou Rochefort et Le Person, les échanges entre Maurice / Jean Carmet et François / Pierre Richard…

Les mains qui manipulent des cartes pendant le générique sont celles du prestidigitateur Gérard Majax, célèbre dans les années 70 pour ses émissions télé (Y’A UN TRUC) et ses livres de tours de magie pour les enfants. On le voit au cours du film, dans un rôle muet, lorsque les agents du Colonel Milan placent des micros chez François Perrin…

On notera également l’usage de noms de ville pour la majorité des officiers des services secrets – Toulouse, Milan, Perrache et Cambrai dans la suite du film – avec des cités de plus ou moins grandes importances en fonction des grades. De leurs côtés, les tueurs à gages portent des noms de contes de fées : Poucet et Chaperon dans LE GRAND BLOND…, Prince et Charmant dans la suite.

Les porte-flingues Poucet (Jean Saudray) et Chaperon (Maurice Barrier)

Mais LA scène culte du film demeure celle où François / Pierre Richard est invité chez Christine / Mireille Darc. Pour ceux et celles qui ne voient pas de quoi je veux parler – il y en a ? – le personnage de Mireille Darc, travaillant pour le Colonel Milan / Bernard Blier, doit séduire François Perrin / Pierre Richard au cours d’une soirée pour lui faire révéler ses secrets.

Pour l’occasion, une superbe robe noire à manches longues et col montant, décolletée du dos jusqu’à la naissance des fesses, fut créée pour Mireille Darc par le couturier Guy Laroche.

Pierre Richard ne fut pas prévenu de cet « effet spécial » lorsque la séquence fut tournée par Yves Robert et son équipe technique : le voilà donc sonnant à la porte, Mireille Darc lui ouvre, l’invite à la suivre chez elle… et, tout en se dirigeant vers le salon, se retourne pour lui dévoiler son dos nu et le début de ses fesses !

Effet de surprise garanti et qui, bien évidemment, se voit à l’écran, offrant un des plus beaux moments de vérité du 7ème art et une scène inoubliable…

Devenue l’un des objets cultes du cinéma, la robe de Guy Laroche fait aujourd’hui partie des trésors du Musée du Louvre. Une déclinaison blanche de la célèbre robe, toujours portée par Mireille Darc, apparaît comme un clin d’œil à la fin du RETOUR DU GRAND BLOND.

 

Une BO inoubliable

Comme le thème de la série des James Bond est connu de tous, la bande originale du GRAND BLOND est devenue inoubliable. Elle fut composée par le célèbre Vladimir Cosma à qui l’on doit tant de magnifiques musiques de films : ALEXANDRE LE BIENHEUREUX, SALUT L’ARTISTE, UN ÉLÉPHANT ÇA TROMPE ÉNORMÉMENT ou LE JUMEAU pour Yves Robert; LE DISTRAIT et LES MALHEURS D’ALFRED pour Pierre Richard; LA BOUM ou LA 7ème CIBLE pour Claude Pinoteau…

Vladimir Cosma

Les origines roumaines du compositeur l’aideront-elles pour la musique du GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE ? C’est indéniable puisqu’il va s’inspirer du zîrba, une danse typique venue de Roumanie pour créer le fameux thème du film.

Face à la demande d’Yves Robert de faire un pastiche du thème de James Bond – ce qu’il fera tout de même pour LE RETOUR DU GRAND BLOND – Cosma préfère s’orienter vers tout autre chose, plus proche d’une sonorité d’Europe de l’Est, comme un écho au TROISIÈME HOMME et à d’autres récits d’espionnage du temps de la Guerre Froide.

Accompagné de la flûte de pan du soliste Gheorghe Zamfir, roumain comme lui, et d’un cymbalum, une sorte de cythare sur table, Cosma compose le thème du GRAND BLOND. Emballé, Yves Robert donne le feu vert au compositeur pour l’ensemble de la BO.

L’énorme succès de cette musique, diffusé régulièrement à la radio à la sortie du film, sera pour Vladimir Cosma le tremplin qui le rendit mondialement célèbre et en fit un compositeur reconnu.

 

 

Succès, suite et remake

Sorti en salles en décembre 1972, LE GRAND BLOND… va dépasser les 3 millions de spectateurs en janvier 1973.

Milan (Bernard Blier) prend le Grand Blond pour un espion: « Ce sont ses yeux qui le trahissent ! »

Ce triomphe commercial va faire de Pierre Richard une véritable star et hisser Mireille Darc, Jean Rochefort et Jean Carmet en tête des acteurs préférés des français. Il permettra aussi à Yves Robert de surmonter l’échec de CLÉRAMBARD, sa réalisation précédente.

LE RETOUR DU GRAND BLOND en 1974

Rareté dans le cinéma français de l’époque : une suite, LE RETOUR DU GRAND BLOND, est produite en 1974, se poursuivant quelques mois seulement après la fin du récit précédent. C’est à nouveau un succès même si, bien entendu, l’effet de surprise et la « fraîcheur » du 1er film n’y est plus vraiment…

Tom Hanks et Carrie Fisher dans THE MAN WITH ONE RED SHOE en 1985.

Enfin, un remake américain, THE MAN WITH ONE RED SHOE, est réalisé en 1985 avec Tom Hanks, Lori Singer, Dabney Coleman, Carrie Fisher et James Belushi. Il sera directement édité en vidéo en France, 2 ans plus tard.

 

Rires et message

Si LE GRAND BLOND… est avant tout une excellente comédie à voir et à revoir, le film pose, entre deux gags, quelques questions sur le droit à la liberté de tout individu.

En désignant un inconnu dans la foule pour en faire un « jouet » entre les mains de forces de l’ombre, le récit nous offre mine de rien une petite réflexion sur le droit à la liberté individuelle. La vie privée de François Perrin / Pierre Richard est décortiquée jusqu’aux plus infimes détails sur son enfance. Le banal devient suspect. Le quotidien prend une tournure des plus dangereuses et la moindre de ses rencontres n’a plus rien d’innocent.

Évidemment, LE GRAND BLOND… n’est ni un film à thèse, ni une œuvre psychologico-dramatique. Comme bon nombres de films qui divertissent de façon intelligente et respectueuse du public, il reste une œuvre incontournable, pertinente et indispensable.

 

 

LE GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE (1972) de Yves Robert.
Avec Pierre Richard, Mireille Darc, Bernard Blier, Jean Rochefort, Jean Carmet, Paul Le Person, Colette Castel…
Scénario : Yves Robert et Francis Veber d’après Igal Shamir.
Musique : Vladimir Cosma.

Crédits photos : © Gaumont

 

Bande-annonce

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