Ennio Morricone : pour une poignée de BO…

Ennio Morricone était plus qu’un grand compositeur. Ses créations ont accompagné nos existences, au delà des films qu’elles illustraient et magnifiaient.

L’annonce de sa disparition le 6 juillet dernier a probablement touché bien plus de monde que la sphère des cinéphiles. Car nous sommes nombreux à nous souvenir de ses mélodies et de les associer à certains moments de nos vies. Parce qu’il reste encore le seul compositeur de musiques de films dont les titres furent diffusés à la radio ou à la télévision aux côtés de standards pop / rock ou de variétés.

Pour la majorité d’entre nous, Ennio Morricone était le « complice musical » de Sergio Leone. Son binôme de BO. Le chef d’orchestre du Western Spaghettis, illustrant d’un harmonica ou d’une guitare électrique la sauvagerie du far-west, ses trognes patibulaires et l’immensité des décors écrasés par la poussière et le soleil.

Ses nombreuses compositions, avec la voix inoubliable d’Edda Dell’Orso ou les sifflements du musicien et ami d’enfance Alessandro Alessandroni, sont gravées dans toutes les mémoires.

Morricone, avec plus de 500 musiques de films et séries tv à son actif, avait également composé des bandes originales pour des polars, des drames, des comédies ou des films érotiques. Il était le compositeur le plus célèbre du cinéma italien, bien sûr, mais également le favori de cinéastes français et américains (Henri Verneuil ou Brian De Palma, entre autres…).

Ennio Morricone et Sergio Leone

Avec un père trompettiste de jazz qui l’initie à la musique, il entame sa formation en 1940 avant de commencer à travailler pour la radio italienne au début des années 50. Tout en se consacrant à la musique classique, il écrit dans les années 50 et 60 pour des artistes de variétés italiens. Repéré par l’industrie cinématographique transalpine, il compose sa première bande originale, IL FEDERALE de Luciano Salce, en 1961.

Viennent ensuite les films de Sergio Leone : la « trilogie du dollar » avec POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS, ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS et LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND entre 1964 et 1966; puis IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST, IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION et IL ÉTAIT UNE FOIS L’AMÉRIQUE, entre 1968 et 1984.

En Italie, Bernardo Bertolucci l’engage pour les musique de 1900 et de LA LUNA. Il compose les musiques de THÉORÈME ou LE DÉCAMÉRON de Pier Paolo Pasolini. Marco Bellochio lui confie la musique de son film LES POINGS DANS LES POCHES. Il créé les musiques de L’OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL, LE CHAT À NEUF QUEUES et 4 MOUCHES DE VELOURS GRIS de Dario Argento.

Brian De Palma et Sergio Leone

En France, Henri Verneuil fera d’Ennio Morricone le compositeur de ses films LE CASSE, LE CLAN DES SICILIENS, LE SERPENT et PEUR SUR LA VILLE. Philippe Labro l’engage pour son thriller SANS MOBILE APPARENT. Le compositeur travaillera aussi pour Georges Lautner avec LE PROFESSIONNEL, pour Francis Girod avec LA BANQUIÈRE, pour Jacques Deray avec LE MARGINAL et, plus récemment, pour Christian Carion avec EN MAI, FAIS CE QU’IL TE PLAÎT

Aux États-Unis, Morricone composera, entre autres, les musiques des INCORRUPTIBLES et OUTRAGES pour Brian De Palma. On lui doit aussi les musiques de WOLF de Mike Nichols, LES MOISSONS DU CIEL de Terrence Malick, BUGSY de Barry Levinson, BULLWORTH de Warren Beatty ou LES 8 SALOPARDS de Quentin Tarantino.

La liste de ses BO est si longue qu’il faudrait certainement plus d’un blog ou d’un site pour toutes les évoquer. Tant d’œuvres pour le cinéma, récompensées par des Oscars, des Nastro d’Argento, des British Awards, des Golden Globes ou des Césars… Ennio Morricone atteindra le sommet de sa carrière dédiée au 7ème art entre le milieu des années 60 et la fin des années 70.

À travers une sélection de musiques de films du « Maestro », je tenais à lui rendre hommage en revenant sur certaines de ses créations. Bien entendu, cette liste ne satisfera pas tout le monde.

Inutile donc de venir vous plaindre en me « rappelant à l’ordre » pour avoir oublié telle ou telle musique créée par Morricone : il n’est pas question ici d’établir la totalité de ses BO composées pour le cinéma mais de vous proposer une « poignée » de musiques de films parmi celles que je préfère et qui ont marqué mon parcours de cinéphiles et d’amoureux de bandes originales.

N’hésitez pas, si vous le souhaitez, à partager vos propres coups de cœur dans la longue liste des musiques de films d’Ennio Morricone…

 

Pour une poignée de dollars (1964)

Alors que le Western « classique » ne trouve plus la faveur du public qu’à la télévision – avec de nombreuses séries comme RAWHIDE, BONANZA ou GUNSMOKE – ce genre typiquement américain va vivre une nouvelle ère en Europe. Le cinéma allemand va adapter les romans de Karl May, très populaire dans le pays, avec le français Pierre Brice dans le rôle de l’indien Winnetou.

En Italie, un cinéaste nommé Sergio Leone va prendre le pseudonyme de Bob Robertson et adapter le film YOJIMBO de Kurosawa pour en faire une version western encore jamais vu. Pour la bande originale, il fait appel à un certain Ennio Morricone qui lui offre une composition atypique, où les sonorités mexicaines côtoient la guitare, des chœurs et le sifflement d’un soliste. La musique devient un « acteur » supplémentaire du film et colle à la violence, la poussière et la sueur du film.

Ce que certains journalistes nommeront avec mépris le « Western Spaghettis » deviendra une marque déposée de légende, imposant Leone et Morricone comme les initiateurs d’un genre novateur. POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS sera le 1er opus de ce que l’on nommera plus tard – avec ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS et LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND – la « Trilogie du Dollar ».

 

Le bon, la brute et le truand (1966)

La « Trilogie du Dollar » s’achève par un chef d’œuvre du Western Spaghettis avec LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND. Elli Wallach rejoint Clint Eastwood et Lee Van Cleef au casting. Et Sergio Leone dispose cette fois d’un budget plus conséquent (que lui ont permis les succès combinés de ses deux précédents westerns) pour une épopée plus ambitieuse de chasse au trésor sur fond de Guerre de Sécession. Pour la BO, Morricone va se surpasser en créant l’une de ses plus célèbres musiques de films. Le célèbre thème mêle sifflement, guitare électrique et chœurs imitant… les cris de hyènes ! Tout aussi célèbre, le titre THE ECSTASY OF GOLD sera repris par le groupe METALLICA en introduction de ses concerts.

 

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST (1968)

Cette nouvelle collaboration avec Sergio Leone demeure très certainement la plus célèbre de toutes. Et le thème de « L’homme à l’harmonica » restera surement le titre le plus connu de Morricone. Film ample au récit plus sombre, violent et dramatique que les 3 précédents westerns qui les a réunis, IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST se pare d’une mélancolie et d’une nostalgie, toutes deux inédites chez le cinéaste. Morricone l’a bien compris et illustre cette tragique et douloureuse histoire d’un titre bouleversant lorsque le personnage de Claudia Cardinale descend du train sans savoir ce qu’il est advenu à son futur époux et sa famille… BO accompagnant le chant du cygne d’une époque de la plus poignante façon – la fin du vieil Ouest sauvage avec l’arrivée du train et des industriels – la voix inoubliable d’Edda Dell’Orso alterne avec les cris de l’harmonica et de la guitare électrique pour graver à jamais notre mémoire.

 

Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon (1970)

Polar politique sec et désenchanté signé Elio Petri, ENQUÊTE SUR UN CITOYEN AU DESSUS DE TOUT SOUPÇON suit le parcours d’un haut fonctionnaire de la police italienne (Gian Maria Volonte) cynique et désaxé, face à l’enquête sur la mort de sa maîtresse qu’il vient d’assassiner ! Promu à de plus hautes fonctions et se croyant « au dessus de tout soupçon », cet individu retors et intelligent – voire suicidaire – jouera un jeu pervers avec ses collègues, au point de laisser volontairement des indices pouvant l’incriminer… Avec un tel synopsis, Morricone va composer, pour le thème principal, une partition glaçante, reflétant l’aspect dérangé du personnage principale, entre marche angoissante et tempos dissonants. Un des titres phare du Maestro dans les années 70, repris à la télévision française pour accompagner des documentaires et au cinéma pour la bande-annonce du PROFESSIONNEL en 1981.

 

Le Casse (1971)

Première association avec le réalisateur Henri Verneuil pour Ennio Morricone avec la BO du CASSE, classique du polar et du film d’aventures avec Jean-Paul Belmondo. Pour cette lutte à Athènes entre un flic corrompu et une bande de truands, après un casse de bijoux dans une maison de luxe, Morricone va créer un thème inoubliable. Dès le générique d’intro, LE CASSE nous offre une balade mêlant tension et romantisme dont le « Maestro » a le secret. D’autres titres moins connus de cette musique de film méritent aussi le détour, comme le « Thème d’amour » ou ce « Rodéo ».

 

 

IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION (1971)

IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION poursuit la volonté de Sergio Leone de présenter une Amérique qui s’est bâtie dans le sang. À travers l’histoire en 1913 d’un membre de l’IRA en fuite (James Coburn), spécialiste en explosifs, et d’un petit pilleur de diligences mexicain (Rod Steiger), mêlés malgré eux à la révolution mexicaine, Leone propose une balade picaresque et nostalgique aux parfums d’amour et d’amitié perdus. Illustrant le film par d’étranges sonorités, évoquant la simplicité du bandit mexicain, Ennio Morricone va composer l’un de ses thèmes les plus émouvants pour le personnage de John « Sean » Mallory / James Coburn, personnage désabusé et submergé par les souvenirs.

 

SANS MOBILE APPARENT (1971)

Grand connaisseur et amateur des États-Unis, le cinéaste, romancier et journaliste Philippe Labro tourne SANS MOBILE APPARENT d’après le polar DIX PLUS UN de Ed McBain. Si le film est un peu oublié de la jeune génération, il reste pourtant un classique typiquement 70’s, au casting 5 étoiles – Jean-Louis Trintignant, Carla Gravina, Jean-Pierre Marielle, Laura Antonelli… – et à l’intrigue prenante. Dans ce suspense, récit d’une série de meurtres « sans mobile apparent », la musique lancinante et obsédante d’Ennio Morricone atteint des sommets d’angoisse.

 

SAcco et vanzetti (1971)

En 1920, aux États-Unis, deux braquages sanglants sont commis dans le Massachusetts. Deux anarchistes d’origine italiennes, Nicola Sacco (Ricardo Cucciolla) et Bartolomeo Vanzetti (Gian-Maria Volontè) sont arrêtés, condamnés à mort puis exécutés malgré un manque de preuves évidents. Ils ne seront réhabilités qu’en 1977 mais, 6 ans auparavant, le réalisateur Giuliano Montaldo demande à Ennio Morricone de lui composer la bande originale d’un film qui leur sera dédié. Tout le monde aujourd’hui connaît le célèbre HERE’S TO YOU chanté par Joan Baez sur la musique de Morricone. Véritable tube du début du début des années 70, le titre a quelque peu occulté le reste de cette bouleversante BO, dont cette ballade, associant à nouveau le maestro et la chanteuse folk américaine.

 

mon nom est personne (1973)

Avec MON NOM EST PERSONNE, western spaghettis de Tonino Valerii, Ennio Morricone revient à plus de légèreté en composant un thème entraînant et ludique, illustrant le personnage farceur de Terrence Hill, jeune pistolero habile face à une légende de l’Ouest incarné par Henry Fonda. Produit par Sergio Leone – il est dit qu’il participa activement à la réalisation… – et gros succès à sa sortie, le film est une comédie mêlée de nostalgie, évoquant la fin du Western classique et le « passage de relais » entre deux époques : le Far West traditionnelle (Fonda) et le monde moderne (Hill). Jouant le jeu à 200%, Morricone propose une superbe BO, entre mélancolie, lyrisme et auto-parodie comme avec le titre « The Wild Horde ».

 

Le serpent (1973)

Retour à une musique plus sombre et sérieuse avec cette nouvelle collaboration Verneuil / Morricone. Dans ce suspense psychologique au casting internationale – Henry Fonda, Yul Brynner, Philippe Noiret, Dirk Bogarde… – , le célèbre compositeur créée une partition sombre et mélancolique (comme c’est souvent le cas) pour illustrer les méandres de l’espionnage au temps de la Guerre Froide.

 

PEUR SUR LA VILLE (1975)

Avec PEUR SUR LA VILLE, Ennio Morricone retrouve Henri Verneuil et Jean-Paul Belmondo pour un polar classique et efficace, entre « giallo » à l’italienne et action à l’américaine. À sa sortie en 1975, le film fut un énorme succès et le premier rôle de flic pour Bébel. Morricone composa à l’occasion un thème anxiogène d’une extrême efficacité, aux sonorités dissonantes et inquiétantes, collant au plus près à ce thriller pourtant non dénué d’humour.

 

I… COMME ICARE (1979)

Dernière collaboration entre Morricone et Henri Verneuil avec l’excellent I… COMME ICARE, un thriller d’investigation s’inspirant avec évidence de l’assassinat du président Kennedy en 1963. Dans un pays imaginaire (mais rappelant les États-Unis), le président fraîchement élu est assassiné lors d’une prestation publique. L’enquête conclue à un tireur isolé, lui-même retrouvé mort, et l’affaire va être classée lorsqu’un procureur (Yves Montand) conteste cette conclusion et reprend l’enquête… Le titre du film évoque bien entendu le mythe d’Icare, brûlant ses ailes à s’être trop approché du soleil. Ennio Morricone créée ici une nouvelle partition puissante et marquante. Si le thème du film demeure encore le plus célèbre de la BO, le titre du générique, « La vérité et le soleil » en référence à Icare, offre une parfaite approche acoustique de la tonalité dramatique du film.

 

IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE (1984)

Ultime collaboration entre Ennio Morricone et Sergio Leone avec un chef d’œuvre du 7ème art. IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE créée l’évènement à sa sortie. Le réalisateur d’IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST n’a pas tourné depuis 13 ans – même s’il a participé à MON NOM EST PERSONNE dont il est le producteur – et cette nouvelle production conclue sa trilogie dédiée à 3 périodes fondatrices de l’Amérique. Présenté à Cannes hors compétition, le film n’aura pourtant pas le succès qu’il méritait auprès du public. Leone connaîtra de sérieux problèmes avec la Warner Bros qui proposera aux États-Unis une version tronquée et remontée dans l’ordre chronologique. Cette série noire déprimera à ce point le cinéaste qu’il ne tournera plus jusqu’à sa disparition en 1989. Porté par un casting 5 étoiles – De Niro, James Woods, Elizabeth McGovern et la toute jeune Jennifer Connelly dont c’est le 1er film – mêlant flashbacks, violence, regrets, prohibition et nostalgie, IL ÉTAIT UNE FOIS UNE FOIS EN AMÉRIQUE donne l’occasion à Morricone de créer une BO magistrale, reflétant toutes les tonalités et les émotions du film, prouvant à nouveau, mais pour la dernière fois, la belle complicité qui unissait le cinéaste et le maestro.

 

 

MISSION (1986)

La création d’Ennio Morricone pour le film MISSION du britannique Roland Joffé reste à ce jour l’une de ses plus belles et intenses compositions. Dans ce récit dramatique sur le destin d’un prêtre (Jeremy Irons) et d’un ancien marchand d’esclave (Robert De Niro) cherchant la rédemption dans une mission jésuite en Amérique du Sud, au milieu du XVIIIème siècle, Morricone semble touché par la grâce et offre une partition inoubliable et belle à pleurer. Succès public et critique à sa sortie en 1986, le film obtiendra la Palme d’Or à Cannes et sera, entre autres, nommé aux Oscars pour sa bande originale. Nostalgie d’un temps ou les sujets « complexes » faisaient encore l’évènement au cinéma…

 

Frantic (1988)

Ma dernière sélection s’oriente vers la BO d’un film un peu oublié aujourd’hui mais qui, je pense, mérite d’être (re)découvert. FRANTIC de Roman Polanski est un thriller contemporain aux accents Hitchcockien. À la fin des années 80, le Dr Richard Walker et son épouse Sondra (Harrison Ford et Betty Buckley), des américains, viennent à Paris pour une convention et se remémorer leur voyage de noces. Mais Sondra disparaît mystérieusement, laissant Richard désemparé dans une ville qu´il ne reconnaît plus… Loin de l’image de carte postale qu’Hollywood propose depuis des années de notre capitale, FRANTIC rend inquiétante et hostile une cité pourtant réputée (à tort) romantique pour de nombreux touristes. Dès le générique d’introduction, Ennio Morricone offre un score à la fois tendu et mélancolique, augurant d’un polar psychologique stressant et dramatique. S’il parsème sa composition d’un accordéon « so frenchy », la sonorité de l’instrument n’a rien à voir avec une guinguette festive mais reflète la mélancolie du Dr Walker, seul et se remémorant un passé révolu.

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